Comme font les très jeunes gens, je sautai d'une extrémité à l'autre et, chassant toute hésitation, je brûlai de l'ardeur d'opérer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me semblait faire preuve d'une générosité extraordinaire en me sacrifiant noblement au bonheur d'un être aussi charmant qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me sentis fort satisfait de moi. C'était en juillet; le soleil luisait; devant moi s'étendait l'immensité des champs de blé déjà presque mûr… J'étais resté si longtemps enfermé à Pétersbourg, que je croyais voir le monde pour la première fois.
II MONSIEUR BAKHTCHEIEV
J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville de B…, qui n'est plus qu'à dix verstes de Stépantchikovo, je dus m'arrêter chez un maréchal ferrant pour faire réparer l'un des moyeux de mon tarantass. C'était là un travail sans grande importance, et je résolus d'en attendre la fin avant de terminer mes dix verstes.
Ayant mis pied à terre, je vis un gros monsieur qu'une nécessité analogue avait, comme moi, contraint de s'arrêter. Depuis une grande heure, il était là, suffoqué par la chaleur torride; il criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforçait d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce monsieur était un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante- cinq ans. Son énorme opulence, son double menton, ses joues bouffies et grêlées disaient une plantureuse existence de hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de féminin qui sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume n'était pas cependant à la dernière mode.
Je ne puis comprendre pourquoi il était fâché contre moi, d'autant plus que nous nous voyions pour la première fois et que nous ne nous étions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux regards furieux qu'il me lança dès que je fus descendu de voiture. Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de Stépantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'était là une occasion favorable de me renseigner plus amplement.
Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien désagréables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds à la tête d'un regard dédaigneux et mécontent, puis, grommelant, me tourna le dos. Cette partie de sa personne était sans doute fertile en suggestions intéressantes, mais peu propice à la conversation.
— Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il à son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les désagréments du voyage.
Grichka était un vieux laquais à cheveux blancs, porteur d'une longue redingote et d'énormes favoris de neige. Tout indiquait que lui aussi était en colère et il ne cessait de marmonner. La menace du maître fut le signal d'une prise de bec.
— Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indigné, il se mit en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture.
— Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? «Crie-le donc plus fort!»… Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu écarlate.