— Mais s'il parle, s'il parle seulement!… murmura-t-il, se mordant les lèvres et serrant les poings… Mais non; je ne puis le croire. Il ne dira rien; c'est un coeur vraiment généreux; il aura pitié d'elle…

— Qu'il ait pitié d'elle ou non, répondis-je résolument, votre devoir est, en tout cas, de demander demain même la main de Nastassia Evgrafovna. — Et comme il me regardait, immobile, je repris: — Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s'ébruite, la jeune fille est déshonorée. Il vous faut donc prévenir le mal au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et fièrement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce qu'ils pourront dire et écraser ce Foma, s'il a l'audace de souffler mot contre elle.

— Mon ami! s'écria mon oncle, j'y avais déjà pensé en venant ici.

— Et qu'aviez-vous résolu?

— Cela même! Ma décision était prise avant que j'eusse commencé mon récit.

— Bravo, mon oncle! et je me jetai à son cou.

Nous causâmes longtemps. Je lui exposai la nécessité, l'obligation absolue où il était d'épouser Nastenka et qu'il comprenait d'ailleurs mieux que moi. Mon éloquence touchait au paroxysme. J'étais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le poussât! Sans cela, je ne sais s'il eût jamais pu s'éveiller. Mais il était l'esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment l'affaire pourrait bien s'arranger. Je savais, je croyais aveuglément que mon oncle ne faillirait jamais à ce qu'il aurait reconnu être son devoir, mais je me demandais où il prendrait la force de lutter contre sa famille. Aussi m'efforçais-je de le pousser le plus possible, et je travaillais à le diriger de toute ma juvénile ardeur.

— D'autant plus… d'autant plus, disais-je, que, maintenant, tout est décidé, et que vos derniers doutes sont dissipés. Ce que vous n'attendiez pas s'est produit, mais tout le monde avait remarqué depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez- vous donc que cet amour si pur devint pour elle une source de honte et de déshonneur?

— Jamais! Mais, mon ami, un pareil bonheur m'est-il donc réservé? cria-t-il en se jetant à mon cou. Pourquoi m'aime-t-elle, pour quel motif? Cependant, il n'y a en moi rien qui… Je suis vieux en comparaison d'elle… Je ne pouvais m'attendre… Cher ange! cher ange!… Écoute, Serge, tu me demandais tout à l'heure, si j'étais amoureux d'elle. Est-ce que tu avais quelque arrière- pensée?

— Mon oncle, je voyais que vous l'aimiez autant qu'il est possible d'aimer; vous l'aimiez sans le savoir vous-même. Songez donc: vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle, dans l'unique but de l'avoir pour nièce et sans cesse près de vous.