— Que dis-tu? Que dis-tu? Arrête!… voulut crier mon oncle; mais la calèche était déjà lancée. Mizintchikov avait calculé juste? Il obtint tout de suite le résultat qu'il avait escompté.

— Halte! halte! cria derrière nous une voix désespérée. Arrête, scélérat! arrête, misérable!

Le gros homme parut enfin, brisé de fatigue, respirant à peine; d'innombrables gouttes de sueur perlaient à son front; il dénoua sa cravate et retira sa casquette. Très sombre, il monta dans la voiture sans souffler mot. Cette fois, je lui cédai ma place de façon qu'au moins il ne se trouvât pas en face de Tatiana Ivanovna, qui, pendant toute cette scène, n'avait cessé de se tordre de rire et de battre des mains; elle ne put plus le regarder de sang-froid de tout le reste du voyage. Mais, jusqu'à ce qu'on fut arrivé à la maison, il ne dit pas un mot et garda les yeux fixés sur la roue de derrière.

Il était midi quand nous réintégrâmes Stépantchikovo. Je me rendis directement au pavillon et, tout aussitôt, je vis apparaître Gavrilo avec le thé. J'allais le questionner, mais mon oncle entra derrière lui et le renvoya.

II NOUVELLES

— Mon ami, me dit-il précipitamment, je ne viens que pour un instant; il me tarde de te communiquer… Je me suis informé. Personne de la maison n'a été à la messe, excepté Ilucha, Sacha et Nastenka. Il paraîtrait que ma mère serait tombée en attaque de nerfs et qu'on aurait eu grand'peine à la faire reprendre ses sens. Il est décidé que l'on va se réunir chez Foma et on me prie de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui souhaiter sa fête, à Foma, et c'est là un point important. Enfin, je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge, j'ai le pressentiment que cela va être affreux!

— Au contraire, mon oncle, me hâtai-je de lui répondre, tout s'arrange admirablement. Il vous est dès à présent impossible d'épouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous l'expliquer en voiture.

— Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout… Dans tout cela, on voit clairement apparaître le doigt de Dieu… Mais je veux parler d'autre chose… Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel misérable que cet Obnoskine! Je l'appelle misérable et j'étais tout prêt à en faire tout autant que lui en épousant Tatiana Ivanovna… Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire… As-tu entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Pétrovna au sujet de Nastia?

— Je l'ai entendu, mon oncle. J'espère que vous avez enfin compris qu'il faut vous presser.

— Absolument. Je dois précipiter les choses à tout prix, répondit mon oncle. Le moment solennel est arrivé. Mais voici, mon ami, il est une chose que nous n'avons pas envisagée hier, et, cette nuit, je n'en ai pas fermé l'oeil: consentira-t-elle à m'épouser?