— Non; elle est dans sa chambre, répondit sèchement Mizintchikov. Elle se repose et pleure. Peut-être est-elle honteuse. Je crois que cette… institutrice lui tient compagnie en ce moment… Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez- moi donc ce ciel!
— En effet, répondis-je, je crois bien que c'est l'orage.
Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous étions arrivés à la terrasse.
— Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure.
— Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misérable! cria-t- il en s'arrêtant subitement, rouge de colère. Il frappa du pied. - - Imbécile! Imbécile! Gâter une affaire aussi bonne, une pensée si lumineuse! Écoutez: je ne suis qu'un âne de n'avoir pas surveillé ses manigances; je l'avoue franchement et peut-être désiriez-vous cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je lui aurais sans doute pardonné. Le sot! le sot! Comment peut-on souffrir des êtres pareils dans une société! Il faudrait les exiler en Sibérie! les mettre aux travaux forcés!… Mais ils n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen à ma disposition et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conçu quelque chose de nouveau… Convenez qu'il serait absurde de renoncer à une idée parce qu'un imbécile vous l'a volée et n'a pas su l'employer. Ce serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se marier; c'est sa destinée et si on ne l'a pas encore enfermée dans une maison de santé, c'est qu'on peut l'épouser. Vous allez connaître mon nouveau projet…
— Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivés.
— Bien, bien, plus tard! répondit-il, la bouche tordue par un sourire convulsif. Mais, où allez-vous donc? Je vous dis: tout droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore le chemin. Vous allez en voir une comédie… Ça prend une vraie tournure de comédie…
III LA FÊTE D'ILUCHA
Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés dans les embrasures.
Au milieu du cabinet de travail s'étalait une grande table recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à témoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma Fomitch.