Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas déchiffrer les physionomies. À l'aspect de Foma, je compris que l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en effet s'attendre à quelque coup de théâtre.

— Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d'une voix débile, d'une voix d'homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour l'exercice d'articulation qu'ils comportent… Mais, ce matin, colonel, je ne me préoccupais pas de poésie; j'étais tout à mes prières, vous le savez. Je n'en suis pas moins prêt à écouter ces vers.

Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.

— C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oublié, mais je t'en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié, Foma!… Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit être une ode solennelle… de Lomonossov, sans doute?

Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il était impatient et joyeux.

— Non, petit père, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka, contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une poésie militaire: «Le siège de Pamba», petit père.

— «Le siège de Pamba»! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'était cette Pamba… Connais-tu ça, Sérioja? Sûrement, il a dû se passer là quelque chose d'héroïque, et mon oncle se redressa encore.

— Récite, Ilucha, ordonna Sachenka.

Ilucha commença sa récitation d'une voix grêle, claire et égale, sans s'arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des enfants qui débitent des poésies apprises par coeur.

Depuis neuf ans, Pedro Gomez
Assiège le château de Pamba,
Ne se nourrissant que de lait.
Et toute l'armée de don Pedro,
Au nombre de neuf mille Castillans,
Obéit au voeu prononcé,
Ne mange même pas de pain
Et ne boit que du lait.