— C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, répondit le sombre Vassiliev, évidemment enchanté de pouvoir parler de son malheur.

— Quel malheur, imbécile?

— Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voilà sous les ordres de Foma Fomitch!

— Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation, pendant que, très intéressé, je faisais un pas en avant.

— Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que Dieu le garde en bonne santé!) veut faire présent de Kapitonovka, qui lui appartient, à Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix âmes. «C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possèdes rien, car ton père ne t'a point laissé de fortune — Vassiliev envenimait son récit à plaisir. — C'était un gentilhomme venu, on ne sait d'où; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait à la cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un propriétaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu'à te la couler douce…»

Mais le gros homme n'écoutait plus. L'effet que lui produisit le récit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son double menton tremblait; ses petits yeux s'injectèrent de sang.

— Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqué. Cette racaille de Foma va devenir propriétaire! Pouah!… Allez tous au diable. Dépêchez-vous, là-bas, que je m'en aille!

Je m'avançais résolument et je lui dis.

— Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais… en un mot, j'ai des raisons de m'intéresser à cet homme, et je désirerais savoir quelle foi on peut ajouter à ce que dit ce brave garçon que son maître, Yégor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un village à ce Foma. Cela m'intéresse énormément et je…

— Permettez-moi de vous demander, à mon tour, pourquoi vous vous intéressez à cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine!