— Nastenka! Nastenka! Tu l'aimais et je ne le savais pas! Mon Dieu! ils s'aimaient, ils souffraient en silence, en secret! On les persécutait! Quel roman! Nastia, mon ange, dis-moi toute la vérité, aimes-tu vraiment ce fou?
Pour toute réponse Nastia l'embrassa.
— Dieu! quel charmant roman! et Tatiana battit des mains. Écoute, Nastia, mon ange, tous les hommes, sans exception, sont des ingrats, des méchants qui ne valent pas notre amour. Mais peut- être celui-ci est-il meilleur que les autres. Approche-toi, mon fou! s'écria-t-elle en s'adressant à mon oncle. Tu es donc vraiment amoureux? Tu es donc capable d'aimer? Regarde-moi, je veux voir tes yeux, savoir s'ils sont menteurs? Non, non! ils ne mentent pas, ils reflètent bien l'amour! Oh! que je suis heureuse! Nastenka, mon amie, tu n'es pas riche, je veux te donner trente mille roubles! Accepte-les, pour l'amour de Dieu! Je n'en ai pas besoin, tu sais, il m'en reste encore beaucoup. Non, non, non! — cria-t-elle avec de grands gestes en voyant Nastia prête à refuser. — Taisez-vous aussi, Yégor Ilitch, cela ne vous regarde pas. Non, Nastia, je veux te faire ce cadeau, il y a longtemps que j'avais l'intention de te donner cette somme, mais j'attendais ton premier amour… Je me mirerai dans votre bonheur. Tu me feras beaucoup de chagrin si tu n'acceptes pas, je vais pleurer. Nastia! Non, non et non!
Tatiana était dans un tel ravissement qu'il eût été cruel de la contrarier, en ce moment du moins. On remit donc l'affaire à plus tard. Elle se précipita pour embrasser la générale, la Pérépélitzina, tout le monde. Bakhtchéiev s'approcha d'elle et lui baisa la main.
— Ma petite mère! ma tourterelle! Pardonne à un vieil imbécile, je n'avais pas compris ton coeur d'or!
— Quel fou! Je te connais depuis longtemps, moi! fit Tatiana pleine d'enjouement. Elle lui donna de son gant une tape sur le nez et passa, plus légère qu'un zéphyr, en le frôlant de sa robe luxueuse, pendant que le gros homme faisait place avec déférence.
— Quelle digne demoiselle! fit-il attendri. Puis, me regardant joyeusement dans le blanc des yeux, il me chuchota en confidence: — On a pu recoller le nez de l'Allemand!
— Quel nez? quel Allemand? demandai-je? demandai-je étonné.
— Mais le nez de l'Allemand que j'avais fait venir de la capitale… qui baise la main de son Allemande pendant qu'elle essuie une larme avec son mouchoir. Evdokime l'a raccommodé hier; je l'ai fait prendre par un courrier. On va l'apporter tout à l'heure… un jouet superbe!
— Foma! criait mon oncle au comble de la joie, tu es l'auteur de mon bonheur! Comment pourrai-je jamais te revaloir cela?