— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en nous regardant avec ébahissement.
Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l'écart et n'avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient. À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrêter à temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de Mizintchikov; je m'en aperçus vite. J'observai aussi que mon taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d'oeil inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la catégorie d'hommes à laquelle j'appartenais.
— Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine, qu'à Pétersbourg vous n'étiez pas un fervent adorateur des dames. Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur société. J'appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je vous avoue que cela m'étonne, que cela m'étonne beaucoup, jeune homme!
— J'ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu'à présent, je suis resté chez moi…
— Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se redressant.
— Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai- je délibérément avec le même sourire aimable à l'adresse de Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point dévoué aux sciences qu'il a déniché en chemin un miraculeux adepte de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant d'années de séparation, son premier mot fut pour m'annoncer l'arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque convulsive, de ce phénomène… Amour de la science!…
Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage à mon esprit.
— Qui ça? De qui parle-t-il? s'informa la générale auprès de Mlle
Pérépélitzina.
— Yégor Ilitch a invité des savants; il se fait voiturer au long des chemins pour en récolter! répondit la demoiselle en se délectant.
Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de reproche et s'écria: