— Ah! Mon petit père, mon nom, si vous le voulez, est Éjévikine; mais quel profit en retirerez-vous? Voilà huit ans que je suis sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que j'en ai eu des enfants!
— Bon! Laissons cela! Mais écoutez: voici longtemps que je voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours aussitôt que vous êtes entré? C'est très drôle à voir!
— Pourquoi je regarde en arrière! Mais parce qu'il me semble toujours qu'il y a, derrière moi, quelqu'un qui va me frapper: voilà pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit père.
On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller, mais elle se rassit; malgré la rougeur qui le couvrait, son visage exprimait une souffrance maladive.
— Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son père!
Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais complètement oublié le nom d'Éjévikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer, j'avais fait le héros, rêvant à ma promise supposée, bâtissant à son profit les plans les plus généreux, mais je ne me souvenais plus de son nom ou, plutôt, je n'y avais pas fait attention.
— Comment, son père? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la croyais orpheline!
— C'est son père, mon ami, son père! Et, tu sais, c'est le plus honnête homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misère affreuse; huit enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka. Il fut chassé du service à cause de sa mauvaise langue. Il vient nous voir toutes les semaines. Il est très fier! Il ne veut accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des offres, mais il n'écoute rien…
Mais, s'apercevant que le vieillard nous écoutait, mon oncle lui frappa vigoureusement sur l'épaule et s'enquit:
— Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville?