— Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment où tout le monde était réuni. Savez-vous, colonel, où aboutit votre faiblesse systématique? Il a dévoré le morceau de pâté que vous lui aviez donné pendant le dîner, et devinez ce qu'il a dit après? Viens ici, imbécile! viens, idiot! gueule rose!
Falaléi s'avançait, pleurant et s'essuyant les yeux à deux mains.
— Qu'as-tu dit après avoir dévoré ton pâté? Répète-le devant tout le monde!
Falaléi ne soufflait mot et se répandait en larmes abondantes.
— Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur ton ventre aussi plein qu'indécent: «Je me suis rempli le ventre de pâté comme Martin de savon!» Je vous demande, colonel, s'il est permis de proférer de pareilles paroles devant des gens bien élevés, à plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui ou non? Réponds!
— Je l'ai dit!… confirmait Falaléi en sanglotant.
— À présent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du savon. Où as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais bien pouvoir me figurer ce Martin phénoménal. — Silence de Falaléi. — Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le connaître! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un astronome? Un poète? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit quelque chose.
— Un domestique! répondait enfin Falaléi sans s'arrêter de pleurer.
— Quels sont ses maîtres?
Cela, Falaléi ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait par une grande colère de Foma qui quittait la salle en criant qu'on l'avait offensé; la générale avait une crise de nerfs et mon oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon à tout le monde, se croyant obligé, pour le reste de la journée, de marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison.