— Eh bien, voyons… qu'est-ce que cela peut faire?

— Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perçante. Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire d'un ignoble paysan lequel, en état d'ébriété, osa l'action la plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il n'hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre réponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi- même? Le comprenez-vous, oui ou non?

— Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma…

— Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel! Vous, le père d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggérée par un fait réel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnête homme avouera la connaître et l'avoir entendue, sans mourir de honte? Qui? Qui?

— Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m'en parles ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme.

— Comment! Je la connais! Moi! Moi!… C'est-à-dire… On m'offense! s'écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en proie à la plus folle rage. Il ne s'attendait pas à une réplique aussi écrasante.

Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la moralité, en châtiment d'une réponse indécente et déplacée. Mais de ce jour, Foma s'était bien juré de surprendre Falaléi en flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait les potagers et se blottissait dans les chanvres d'où il commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie. Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l'oiseau, délicieusement, repassant ce qu'il dirait à toute la maison et surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l'entrée nous trouva en plein désarroi.

VII FOMA FOMITCH

C'est avec une attentive curiosité que j'examinai celui que Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était de taille exiguë, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris de le voir se présenter en robe de chambre, — de coupe étrangère, il est vrai — mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de sa chemise était rabattu à l'enfant, ce qui lui donnait un air extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l'approcha de la table et s'assit sans rien dire à personne. Le tumulte, l'émotion qui régnaient avant son arrivée s'étaient mués tout à coup en un tel silence qu'on eût entendu voler une mouche. La générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle se multiplia tout aussitôt.

— Du thé, du thé, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré, n'est-ce pas, Foma?