— Alors, elle est tout à fait folle!… Ah! pardon! fis-je, en me reprenant, j'oubliais que vous aviez des vues sur elle…
— Ne vous gênez donc pas! Je vous en ai déjà prié. Vous me demandez si elle est tout à fait folle; que dois-je vous répondre? Elle n'est pas folle puisqu'elle n'est pas enfermée. De plus je ne vois aucune folie à cette manie des intrigues d'amour. Jusqu'à l'année dernière, elle vécut chez des bienfaitrices, car elle était dans la misère depuis son enfance. C'est une honnête fille et douée d'un coeur sensible. Vous comprenez: personne ne l'avait encore demandée en mariage, et les rêves, les désirs, et les espoirs, un coeur brûlant qu'elle devait toujours réprimer, le martyre que lui faisait endurer sa bienfaitrice, tout cela était bien pour affecter une âme tendre. Soudain elle devient riche: convenez que cela pourrait faire perdre la tête à n'importe qui. Maintenant, on la recherche, on lui fait la cour et toutes ses espérances se sont réveillées. Tantôt, vous l'avez entendu raconter cette anecdote du galant en gilet blanc; elle est authentique et de ce fait, vous pouvez juger du reste. Il est donc facile de la séduire avec des soupirs et des billets doux et, pour peu qu'on y ajoute une échelle de soie, des sérénades espagnoles et autres menues balançoires, on en fera ce qu'on voudra. Je l'ai tâtée, et j'en ai obtenu tout aussitôt un rendez-vous. Mais je me réserve jusqu'au moment favorable. Cependant, il faut que je l'enlève d'ici peu. La veille, je lui ferai la cour, je pousserai des soupirs; je joue de la guitare assez bien pour accompagner mes chansons. Je lui fixerai un rendez-vous dans le pavillon pour la nuit et, à l'aube, la voiture sera prête. Je la mettrai dans la voiture et en route! Vous concevez qu'il n'y a là aucun risque. Je la mènerai dans une pauvre, mais noble famille où l'on aura soin d'elle et, pendant ce temps-là, je ne perdrai pas une minute; le mariage sera bâclé en trois jours. Il n'est pas douteux que j'aurai besoin d'argent pour cette expédition. Mais Yégor Ilitch est là; et il me prêtera quatre ou cinq cents roubles sans se douter de leur destination. Avez-vous compris?
— Je comprends à merveille, dis-je après réflexion. Mais, en quoi puis-je vous être utile?
— Mais en beaucoup de choses, voyons! Sans cela, je ne me serais pas adressé à vous. Je viens de vous parler de cette famille noble mais pauvre, et vous pourriez me rendre un grand service en étant mon témoin ici et là-bas. Je vous avoue que sans votre aide, je suis réduit à l'impuissance.
— Autre question: pourquoi avez-vous daigné jeter votre choix sur moi que vous connaissez tout juste depuis quelques heures?
— Votre question me fait d'autant plus de plaisir qu'elle me donne l'occasion de vous dire toute l'estime que j'éprouve à votre endroit, répondit-il avec un sourire aimable.
— Fort honoré!
— Non, voyez-vous, je vous étudiais tantôt. Vous êtes un tantinet fougueux et aussi un peu… jeune… Mais, ce dont je suis certain, c'est qu'une fois votre parole donnée, vous la tenez. Avant tout vous n'êtes pas un Obnoskine. Et puis, je vois que vous êtes honnête et que vous ne me volerez pas mon idée, excepté, cependant, le cas où vous seriez disposé à vous entendre avec moi. Je consentirais peut-être à vous céder mon idée, c'est-à-dire Tatiana Ivanovna et serais prêt à vous seconder dans son enlèvement, à condition qu'un mois après votre mariage, vous me remettriez cinquante mille roubles.
— Comment! vous me l'offrez déjà?
— Certes! je puis parfaitement vous la céder au cas où cela vous sourirait. J'y perdrais, sans doute, mais… l'idée m'appartient et les idées se paient. En dernier lieu, je vous fais cette proposition, n'ayant pas le choix. Dans les circonstances actuelles, on ne peut laisser traîner cette affaire. Et puis, c'est bientôt le carême pendant lequel on ne marie plus. J'espère que vous me comprenez?