— Que voulez-vous donc? répliqua Nicolas Vsévolodovitch élevant enfin la voix, — depuis une demi-heure je subis votre knout, et vous pourriez au moins me congédier poliment… si en effet vous n'avez aucun motif raisonnable pour en user ainsi avec moi.
— Aucun motif raisonnable?
— Sans doute. À tout le moins vous deviez m'expliquer enfin votre but. J'attendais toujours que vous le fissiez, mais au lieu de l'explication espérée, je n'ai trouvé chez vous qu'une colère folle. Ouvrez-moi la porte, je vous prie.
Il se leva pour sortir. Chatoff furieux s'élança sur ses pas.
— Baisez la terre, arrosez-la de vos larmes, demandez pardon! cria-t-il en saisissant le visiteur par l'épaule.
— Pourtant je ne vous ai pas tué… ce matin-là… j'ai retiré mes mains qui vous avaient déjà empoigné… fit presque douloureusement Stavroguine en baissant les yeux.
— Achevez, achevez! vous êtes venu m'informer du danger que je cours, vous m'avez laissé parler, vous voulez demain rendre public votre mariage!… Est-ce que je ne lis pas sur votre visage que vous êtes vaincu par une nouvelle et terrible pensée?… Stavroguine, pourquoi suis-je condamné à toujours croire en vous? Est-ce que j'aurais pu parler ainsi à un autre? J'ai de la pudeur et je n'ai pas craint de me mettre tout nu, parce que je parlais à Stavroguine. Je n'ai pas eu peur de ridiculiser, en me l'appropriant, une grande idée, parce que Stavroguine m'entendait… Est-ce que je ne baiserai pas la trace de vos pieds, quand vous serez parti? Je ne puis vous arracher de mon coeur, Nicolas Stavroguine!
— Je regrette de ne pouvoir vous aimer, Chatoff, dit froidement
Nicolas Vsévolodovitch.
— Je sais que cela vous est impossible, vous ne mentez pas.
Écoutez, je puis remédier à tout: je vous procurerai le lièvre!
Stavroguine garda le silence.