— Asseyez-vous, je vous prie, à côté de moi, afin que plus tard je puisse vous examiner, dit-elle d'une voix assez ferme; il était clair qu'une nouvelle pensée venait de se faire jour dans son esprit. — Mais, pour le moment, ne vous inquiétez pas, moi-même je ne vous regarderai pas, je tiendrai les yeux baissés. Ne me regardez pas non plus jusqu'à ce que je vous le demande. Asseyez- vous donc, ajouta-t-elle avec impatience.

Elle était visiblement dominée de plus en plus par une impression nouvelle.

Nicolas Vsévolodovitch s'assit et attendit; il y eut un assez long silence.

— Hum! je trouve tout cela étrange, murmura-t-elle tout à coup d'un ton presque méprisant; sans doute je fais beaucoup de mauvais rêves; seulement pourquoi vous ai-je vu en songe sous ce même aspect?

— Allons, laissons là les rêves, répliqua le visiteur impatienté, et, malgré la défense qu'elle lui en avait faite, il se retourna vers elle. Peut-être ses yeux avaient-ils la même expression que tantôt. À plusieurs reprises il remarqua que Marie Timoféievna aurait bien voulu le regarder, qu'elle en avait grande envie, mais que, se roidissant contre son désir, elle s'obstinait à contempler le parquet.

— Écoutez, prince, écoutez, dit-elle en élevant soudain la voix, — écoutez, prince…

— Pourquoi vous êtes-vous détournée? Pourquoi ne me regardez-vous pas? À quoi bon cette comédie? interrompit-il violemment.

Mais elle n'eut pas l'air de l'avoir entendu; sa physionomie était soucieuse et maussade.

— Écoutez, prince, répéta-t-elle pour la troisième fois d'un ton ferme; — quand, l'autre jour, dans la voiture vous m'avez dit que vous feriez connaître notre mariage, je me suis effrayée à la pensée que notre secret serait rendu public. Maintenant je ne sais pas, j'ai beaucoup réfléchi, et je vois clairement que je ne suis bonne à rien. Je sais m'habiller, à la rigueur je saurais aussi recevoir: il n'est pas bien difficile d'offrir une tasse de thé aux gens, surtout quand on a des domestiques. Mais, n'importe, on me regardera de travers. Dimanche, lors de ma visite dans cette maison-là, j'ai observé bien des choses. Cette jolie demoiselle m'a examinée tout le temps, surtout à partir du moment où vous êtes entré. C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes entré alors? Sa mère, cette vieille dame du monde, est simplement ridicule. Mon Lébiadkine s'est distingué aussi; pour ne pas éclater de rire, j'ai toujours regardé le plafond, il est orné de belles peintures. Sa mère _à lui _pourrait être supérieure d'un couvent; j'ai peur d'elle, quoiqu'elle m'ait fait cadeau d'un châle noir. Toutes ces personnes ont dû donner un triste témoignage de moi, je ne leur en veux pas, seulement je me disais alors en moi-même: Quelle parente suis-je pour elles? Sans doute on n'exige d'une comtesse que les qualités morales, — celles d'une femme de ménage ne lui sont pas nécessaires, car elle a une foule de laquais, — mettons qu'il lui faut aussi un peu de coquetterie mondaine pour être en état de recevoir les étrangers de distinction, voilà tout! Mais, n'importe, dimanche on me regardait d'un air de désolation. Dacha seule est un ange. J'ai bien peur qu'on ne l'ait chagrinée en lui tenant des propos inconsidérés sur mon compte.

— N'ayez pas peur et ne vous tourmentez pas, dit Nicolas Vsévolodovitch avec un sourire qu'il ne réussit pas à rendre agréable.