Il se sentit fort mal à l'aise. Un pareil début n'avait rien de rassurant.
— Attendez, taisez-vous, laissez-moi parler; vous parlerez après, quoique, à vrai dire, j'ignore ce que vous pourriez me répondre, poursuivit rapidement Barbara Pétrovna. — Je considère comme un devoir sacré de vous servir, votre vie durant, vos douze cent roubles de pension; quand je dis «devoir sacré», je m'exprime mal; disons simplement que c'est une chose convenue entre nous, ce langage sera beaucoup plus vrai, n'est-ce pas? Si vous voulez, nous mettrons cela par écrit. Des dispositions particulières ont été prises pour le cas où je viendrais à mourir. Mais, en sus de votre pension, vous recevez actuellement de moi le logement, le service et tout l'entretien. Nous convertirons cela en argent, ce qui fera quinze cents roubles, n'est-ce pas? Je mets en outre trois cents roubles pour les frais imprévus, et vous avez ainsi une somme ronde de trois mille roubles. Ce revenu annuel vous suffira-t-il? Il me semble que c'est assez pour vivre. Du reste, dans le cas de dépenses extraordinaires, j'ajouterai encore quelque chose. Eh bien, prenez cet argent, renvoyez-moi mes domestiques et allez demeurer où vous voudrez, à Pétersbourg, à Moscou, à l'étranger; restez même ici, si bon vous semble, mais pas chez moi. Vous entendez?
— Dernièrement, une autre mise en demeure non moins péremptoire et non moins brusque m'a été signifiée par ces mêmes lèvres, dit d'une voix lente et triste Stépan Trophimovitch. — Je me suis soumis et… j'ai dansé la cosaque pour vous complaire. — Oui, ajouta-t-il en français, la comparaison peut être permise: c'était comme un petit cosaque de Don qui sautait sur sa propre tombe. Maintenant…
— Cessez, Stépan Trophimovitch. Vous êtes terriblement verbeux. Vous n'avez pas dansé; vous êtes venu chez moi avec une cravate neuve, du linge frais, des gants; vous vous étiez pommadé et parfumé. Je vous assure que vous-même aviez grande envie de vous marier. Cela se lisait sur votre visage, et, croyez-le, ce n'était pas beau à voir. Si je ne vous en ai pas fait alors l'observation, ç'a été par pure délicatesse. Mais vous désiriez, vous désiriez ardemment vous marier, malgré les ignominies que vous écriviez confidentiellement sur moi et sur votre future. À présent, il ne s'agit plus de cela. Et que parlez-vous de cosaque du Don sautant sur sa tombe? Je ne saisis pas la justesse de cette comparaison. Au contraire, ne mourez pas, vivez; vivez le plus longtemps possible, j'en serai enchantée.
— Dans un hospice?
— Dans un hospice? On ne va pas à l'hospice avec trois mille roubles de revenu. Ah! je me rappelle, fit-elle avec un sourire; - - en effet, une fois, par manière de plaisanterie, Pierre Stépanovitch m'a parlé d'un hospice. Au fait, il s'agit d'un hospice particulier qui n'est pas à dédaigner. C'est un établissement où ne sont admis que le gens les plus considérés; il y a là des colonels, et même en ce moment un général y postule une place. Si vous entrez là avec tout votre argent, vous trouverez le repos, le confort, un nombreux domestique. Vous pourrez, dans cette maison, vous occuper de sciences, et, quand vous voudrez jouer aux cartes, les partenaires ne vous feront pas défaut…
— Passons.
— Passons! répéta avec une grimace Barbara Pétrovna. — Mais, en ce cas, c'est tout; vous êtes averti, dorénavant nous vivrons complètement séparés l'un de l'autre.
— Et c'est tout, tout ce qui reste de vingt ans? C'est notre dernier adieu?
— Vous êtes fort pour les exclamations, Stépan Trophimovitch. Cela est tout à fait passé de mode aujourd'hui. On parle grossièrement, mais simplement. Vous en revenez toujours à vos vingt ans! ç'a été de part et d'autre vingt années d'amour-propre, et rien de plus. Chacune des lettres que vous m'adressiez était écrite non pour moi, mais pour la postérité. Vous êtes un styliste et non un ami; l'amitié n'est qu'un beau mot pour désigner un mutuel épanchement d'eau sale…