— Oui, il faut encore que je voie… Mais, du reste, tout aura lieu comme je l'ai dit, ne vous inquiétez pas, je la préparerai moi-même. Votre intervention est absolument inutile. Tout le nécessaire sera dit et fait, vous n'avez aucun besoin de vous mêler de cela. À quoi bon? Quel serait votre rôle? Ne venez pas, n'écrivez pas non plus. Et pas un mot à personne, je vous prie. Je me tairai aussi.
Elle refusa décidément de s'expliquer, et se retira en proie à une agitation visible. Elle avait été frappée, semblait-il, de l'excessif empressement de Stépan Trophimovitch. Hélas! celui-ci était loin de comprendre sa situation, et n'avait pas encore envisagé la question sous toutes ses faces. Il se mit à faire le rodomont:
— Cela me plaît! s'écria-t-il en s'arrêtant devant moi et en écartant les bras, — vous l'avez entendue? Elle fera si bien, qu'à la fin je ne voudrai plus. C'est que je puis aussi perdre patience, et… ne plus vouloir! «Restez chez vous, vous n'avez pas besoin de venir», mais pourquoi, au bout du compte, faut-il absolument que je me marie? Parce qu'une fantaisie ridicule lui a passé par la tête? Mais je suis un homme sérieux, et je puis refuser de me soumettre aux caprices baroques d'une écervelée! J'ai des devoirs envers mon fils et… envers moi-même! Je fais un sacrifice, — comprend-elle cela? Si j'ai consenti, c'est peut- être parce que la vie m'ennuie, et que tout m'est égal. Mais elle peut me pousser à bout, et alors tout ne me sera plus égal: je me fâcherai, et je retirerai mon consentement. Et enfin, le ridicule… Que dira-t-on au club? Que dira… Lipoutine? «Il se peut encore que la chose ne se fasse pas», — en voilà une, celle- là! ça, c'est le comble! Je suis un forçat, un Badinguet[1], un homme collé au mur!…
À travers ces doléances perçait une sorte de fatuité et d'enjouement. Du reste, nous nous remîmes à boire.
CHAPITRE III
LES PÉCHÉS D'AUTRUI.
I
Huit jours s'écoulèrent, et la situation commença à s'éclaircir un peu.
Je noterai en passant que, durant cette malheureuse semaine, j'eus beaucoup d'ennui, car ma qualité de confident m'obligea à rester, pour ainsi dire, en permanence auprès de mon pauvre ami. Ce qui le faisait le plus souffrir, c'était la honte, et pourtant il n'avait à rougir devant personne, attendu que, pendant ces huit jours, notre tête-à-tête ne fut troublé par aucune visite. Mais en ma présence même il se sentait honteux, et cela à tel point que plus il s'ouvrait à moi, plus ensuite il m'en voulait d'avoir reçu ses aveux. Par suite de son humeur soupçonneuse, il se figurait que la ville entière savait déjà tout; aussi n'osait-il plus se montrer ni au club, ni même dans son petit cercle. Bien plus, il attendait la tombée de la nuit pour faire la promenade nécessaire à sa santé.
Au bout de huit jours, il ignorait encore s'il était ou non fiancé, et toutes ses démarches pour être fixé à ce sujet étaient restées infructueuses. Il n'avait pas encore vu sa future, et il ne savait même pas s'il était autorisé à lui donner ce nom; bref, il en était à se demander s'il y avait quelque chose de sérieux dans tout cela! Barbara Pétrovna refusait absolument de le recevoir. À une de ses premières lettres (il lui en écrivit une foule) elle répondit net en le priant de la dispenser momentanément de tous rapports avec lui, parce qu'elle était occupée. «J'ai moi-même», ajoutait-elle, «plusieurs choses fort importantes à vous communiquer, j'attends pour cela un moment où je sois plus libre qu'à présent: je vous ferai savoir moi-même, en temps utile, quand vous pourrez venir chez moi.» Elle promettait de renvoyer à l'avenir, non décachetées, les lettres de Stépan Trophimovitch, attendu que ce n'était que de la «polissonnerie». Je lus moi-même ce billet, il me le montra.