— Vous n'êtes pas ici pour longtemps? demanda-t-il.

— Je suis venu surtout pour vendre un bien, et maintenant je dépends de mon intendant.

— Il paraît que vous êtes revenu en Russie parce que vous vous attendiez à voir là-bas une épidémie succéder à la guerre?

— N-non, ce n'est pas tout à fait pour cela, répondit placidement M. Karmazinoff qui, à chaque nouveau tour dans la chambre, brandillait son pied droit d'un air gaillard. — Le fait est que j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible ajouta-t-il avec un sourire fielleux. — Dans la noblesse russe il y a quelque chose qui s'use extraordinairement vite sous tous les rapports. Mais je veux m'user le plus tard possible, et maintenant je vais me fixer pour toujours à l'étranger; le climat y est meilleur et l'édifice plus solide. L'Europe durera bien autant que moi, je pense. Quel est votre avis?

— Je n'en sais rien.

— Hum. Si là-bas, en effet, Babylone s'écroule, sa chute sera un grand événement (là-dessus je suis entièrement d'accord avec vous, quoique je ne voie pas la chose si prochaine); mais ici, en Russie, ce qui nous menace, ce n'est même pas un écroulement, c'est une dissolution. La sainte Russie est le pays du monde qui offre le moins d'éléments de stabilité. Le populaire reste encore plus ou moins attaché au dieu russe, mais, aux dernières nouvelles, le dieu russe était bien malade, à peine s'il a pu résister à l'affranchissement des paysans, du moins il a été fort ébranlé. Et puis les chemins de fer, et puis vous… je ne crois plus du tout au dieu russe.

— Et au dieu européen?

— Je ne crois à aucun dieu. On m'a calomnié auprès de la jeunesse russe. J'ai toujours été sympathique à chacun de ses mouvements. On m'a montré les proclamations qui circulent ici. Leur forme effraye le public, mais il n'est personne qui, sans oser se l'avouer, ne soit convaincu de leur puissance; depuis longtemps la société périclite, et depuis longtemps aussi elle sait qu'elle n'a aucun moyen de salut. Ce qui me fait croire au succès de cette propagande clandestine, c'est que la Russie est maintenant dans le monde entier la nation où un soulèvement rencontrerait le moins d'obstacles. Je comprends trop bien pourquoi tous les Russes qui ont de la fortune filent à l'étranger, et pourquoi cette émigration prend d'année en année des proportions plus considérables. Il y a là un simple instinct. Quand un navire va sombrer, les rats sont les premiers à le quitter. La sainte Russie est un pays plein de maisons de bois, de mendiants et… de dangers, un pays où les hautes classes se composent de mendiants vaniteux et où l'immense majorité de la population crève de faim dans des chaumières. Qu'on lui montre n'importe quelle issue, elle l'accueillera avec joie, il suffit de la lui faire comprendre. Seul le gouvernement veut encore résister, mais il brandit sa massue dans les ténèbres et frappe sur les siens. Ici tout est condamné. La Russie, telle qu'elle est, n'a pas d'avenir. Je suis devenu Allemand, et je m'en fais honneur.

— Non, mais tout à l'heure vous parliez des proclamations, dites- moi ce que vous en pensez.

— On en a peur, cela prouve leur puissance. Elles déchirent tous les voiles et montrent que chez nous on ne peut s'appuyer sur rien. Elles parlent haut dans le silence universel. En laissant de côté la forme, ce qui doit surtout leur assurer la victoire, c'est l'audace, jusqu'ici sans précédent, avec laquelle leurs auteurs envisagent en face la vérité. C'est là un trait qui n'appartient qu'à la génération contemporaine. Non, en Europe on n'est pas encore aussi hardi, l'autorité y est solidement établie, il y a encore là des éléments de résistance. Autant que j'en puis juger, tout le fond de l'idée révolutionnaire russe consiste dans la négation de l'honneur. Je suis bien aise que ce principe soit aussi crânement affirmé. En Europe, ils ne comprendront pas encore cela, mais chez nous rien ne réussira mieux que cette idée. Pour le Russe l'honneur n'est qu'un fardeau superflu, et il en a toujours été ainsi à tous les moments de son histoire. Le plus sûr moyen de l'entraîner, c'est de revendiquer carrément le droit au déshonneur. Moi, je suis un homme de l'ancienne génération, et, je l'avoue, je tiens encore pour l'honneur, mais c'est seulement par habitude. Je garde un reste d'attachement aux vieilles formes; mettons cela, si vous voulez, sur le compte de la pusillanimité; à mon âge on ne renonce pas facilement à des préjugés invétérés.