— Blum. En effet, c'est ainsi qu'il s'est nommé. _Vous le connaissez? Quelque chose d'hébété et de très content dans la figure, pourtant très sévère, roide et sérieux. _Un type de policier subalterne, je m'y connais. Je dormais encore, et, figurez-vous, il a demandé à «jeter un coup d'oeil» sur mes livres et sur mes manuscrits, oui, je m'en souviens, il a employé ces mots. Il ne m'a pas arrêté, il s'est borné à saisir des livres… _Il se tenait à distance, _et, quand il s'est mis à m'expliquer l'objet de sa visite, il paraissait craindre que je… _enfin il avait l'air de croire que je tomberais sur lui immédiatement, et que je commencerais à le battre comme plâtre. Tous ces gens de bas étage sont comme ça, _quand ils ont affaire à un homme comme il faut. Il va de soi que j'ai tout compris aussitôt. _Voilà vingt ans que je m'y prépare. _Je lui ai ouvert tous mes tiroirs et lui ai remis toutes mes clefs; je les lui ai données moi-même, je lui ai tout donné. J'étais digne et calme. En fait de livres, il a pris les ouvrages de Hertzen publiés à l'étranger, un exemplaire relié de la «Cloche», quatre copies de mon poème, et enfin tout ça. Ensuite, des papiers, des lettres, et quelques unes de mes ébauches historiques, critiques et politiques. Ils se sont emparés de tout cela. Nastasia dit que le soldat a chargé sur une brouette les objets saisis et qu'on a mis dessus la couverture du traîneau; _oui, c'est cela, _la couverture.

C'était une hallucination. Qui pouvait y comprendre quelque chose? De nouveau je l'accablai de questions: Blum était-il venu seul ou avec d'autres? Au nom de qui avait-il agi? De quel droit? Comment s'était-il permis cela? Quelles explications avait-il données?

_— Il était seul, bien seul; _du reste, il y avait encore quelqu'un _dans l'antichambre, oui, je m'en souviens, et puis… _Du reste, il me semble qu'il y avait encore quelqu'un, et que dans le vestibule se tenait un garde. Il faut demander à Nastasia; elle sait tout cela mieux que moi. _J'étais surexcité, voyez-vous. Il parlait, parlait… un tas de choses; _du reste, il a très peu parlé, et c'est moi qui ai parlé tout le temps… J'ai raconté ma vie, naturellement, à ce seul point de vue… _J'étais surexcité, mais digne, je vous l'assure. _Cependant je crois avoir pleuré, j'en ai peur. La brouette, ils l'ont prise chez un boutiquier, ici, à côté.

— Oh! Seigneur, comment tout cela a-t-il pu se faire! Mais, pour l'amour de Dieu, soyez plus précis, Stépan Trophimovitch; voyons, c'est un rêve, ce que vous racontez là!

_— Cher, _je suis moi-même comme dans un rêve… _Savez-vous, il a prononcé le nom de Téliatnikoff, _et je pense que celui-là était aussi caché dans le vestibule. Oui, je me rappelle, il a parlé du procureur et, je crois, de Dmitri Mitritch… _qui me doit encore quinze roubles que je lui ai gagnées au jeu, soit dit en passant. Enfin je n'ai pas trop compris. _Mais j'ai été plus rusé qu'eux, et que m'importe Dmitri Mitritch? Je crois que je l'ai instamment prié de ne pas ébruiter l'affaire, je l'ai sollicité à plusieurs reprises, je crains même de m'être abaissé, _comment croyez-vous? Enfin il a consenti… _Oui, je me rappelle, c'est lui-même qui m'a demandé cela: il m'a dit qu'il valait mieux tenir la chose secrète, parce qu'il était venu seulement pour «jeter un coup d'oeil» _et rien de plus…_et que si l'on ne trouvait rien, il n'y aurait rien… Si bien que nous avons tout terminé en amis, je suis tout à fait content.

— Ainsi, il vous avait offert les garanties d'usage en pareil cas, et c'est vous-même qui les avez refusées! m'écriai-je dans un accès d'amicale indignation.

— Oui, l'absence de garanties est préférable. Et pourquoi faire du scandale? Jusqu'à présent, nous avons procédé _en amis, _cela vaut mieux… Vous savez, si l'on apprend dans notre ville… _mes ennemis… et puis à quoi bon ce procureur, ce cochon de notre procureur, qui deux fois m'a manqué de politesse et qu'on a rossé à plaisir l'autre année chez cette charmante et belle Nathalie Pavlovna, quand il se cacha dans son boudoir? Et puis, mon ami, _épargnez-moi vos observations et ne me démoralisez pas, je vous prie, car, quand un homme est malheureux, il n'y a rien de plus insupportable pour lui que de s'entendre dire par cent amis qu'il a fait une sottise. Asseyez-vous pourtant, et buvez une tasse de thé; j'avoue que je suis fort fatigué… si je me couchais pour un moment et si je m'appliquais autour de la tête un linge trempé dans du vinaigre, qu'en pensez-vous?

— Vous ferez très bien, répondis-je, — vous devriez même vous mettre de la glace sur la tête. Vous avez les nerfs très agités, vous êtes pâle, et vos mains tremblent. Couchez-vous, reposez-vous un peu, vous reprendrez votre récit plus tard. Je resterai près de vous en attendant.

Il hésitait à suivre mon conseil, mais j'insistai. Nastasia apporta une tasse remplie de vinaigre, je mouillai un essuie-mains et j'en entourai la tête de Stépan Trophimovitch. Ensuite Nastasia monta sur la table et se mit en devoir d'allumer une lampe dans le coin devant l'icône. Le fait m'étonna, car rien de semblable n'avait jamais eu lieu dans la maison.

— J'ai donné cet ordre tantôt, immédiatement après leur départ, murmura Stépan Trophimovitch en me regardant d'un air fin: — _quand on a de ces choses là dans sa chambre et qu'on vient vous arrêter, _cela impose, et ils doivent rapporter ce qu'ils ont vu…