D'ailleurs, André Antonovitch n'aurait rien pu y comprendre: le malheureux avait toujours les fleurs dans ses mains. L'émeute était évidente pour lui comme la kibitka l'avait été tout à l'heure pour Stépan Trophimovitch. Et dans la foule des «émeutiers» qui le regardaient en ouvrant de grands yeux il croyait voir aller et venir le «Boute-en-train» du désordre, Pierre Stépanovitch dont la pensée ne l'avait pas quitté un seul instant depuis la veille, — l'exécré Pierre Stépanovitch…
— Des verges! cria-t-il brusquement.
Ces mots furent suivis d'un silence de mort.
La relation qui a précédé a été écrite d'après les informations les plus exactes. Pour la suite, mes renseignements ne sont pas aussi précis. Cependant on possède certains faits.
D'abord, les verges firent leur apparition trop vite; évidemment elles avaient été tenues en réserve, à tout hasard, par le prévoyant maître de police. Du reste, on ne fouetta pas plus de deux ou trois ouvriers. J'insiste sur ce point, car le bruit a couru que tous les manifestants ou du moins la moitié d'entre eux avaient été fustigés. Ce n'est pas le seul canard qui, de notre ville, se soit envolé dans les gazettes pétersbourgeoises. On a beaucoup parlé chez nous de l'aventure prétendument arrivée à une pensionnaire d'un hospice, Avdotia Pétrovna Tarapyguine: cette dame, pauvre, mais noble, était sortie, disait-on, pour aller faire des visites; en passant sur la place elle se serait écrié avec indignation: «Quelle honte!» sur quoi, on l'aurait arrêtée et fouettée. Non seulement l'histoire a été mise dans les journaux, mais encore on a organisé en ville une souscription au profit de la victime pour protester contre les agissements de la police. J'ai moi-même souscrit pour vingt kopeks. Eh bien, il est prouvé maintenant que cette dame Tarapyguine est un mythe! Je suis allé m'informer à l'hospice où elle était censée habiter, et l'on m'a répondu que l'établissement n'avait jamais eu aucune pensionnaire de ce nom.
Dès que nous fûmes arrivés sur la place, Stépan Trophimovitch échappa, je ne sais comment, à ma surveillance. Ne pressentant rien de bon, je voulais l'empêcher de traverser la foule, et mon intention était de le conduire chez le gouverneur en lui faisant faire le tour de la place. Mais, poussé par la curiosité, je m'arrêtai une minute pour questionner un badaud, et quand ensuite je promenai mes yeux autour de moi, je n'aperçus plus Stépan Trophimovitch. Instinctivement je me mis tout de suite à le chercher dans l'endroit le plus dangereux; je devinais que lui aussi était hors de ses gonds. Je le découvris en effet au beau milieu de la bagarre. Je me rappelle que je le saisis par le bras, mais il me regarda avec une dignité calme et imposante:
— Cher, dit-il d'une voix où vibrait une corde prête à se briser, — si, ici, sur la place, devant nous, ils procèdent avec un tel sans gêne, qu'attendre de ce… dans le cas où il agirait sans contrôle?
Et, tremblant d'indignation, il montra avec un geste de défi le commissaire de police qui, debout à deux pas, nous faisait de gros yeux.
_— De ce! _s'écria Flibustiéroff, ivre de colère. — Ce, quoi? Et toi, qui es-tu? En prononçant ces mots, il fermait les poings et s'avançait vers nous. — Qui es-tu? répéta-t-il avec rage. (Je noterai que le visage de Stépan Trophimovitch était loin de lui être inconnu.) Encore un moment, et sans doute il aurait pris au collet mon audacieux compagnon; par bonheur, Lembke tourna la tête de notre côté en entendant crier le commissaire de police. Le gouverneur attacha sur Stépan Trophimovitch un regard indécis, mais attentif, comme s'il eût cherché à recueillir ses idées, puis il fit tout à coup un geste d'impatience. Flibustiéroff ne dit plus mot. J'entraînai Stépan Trophimovitch hors de la foule. Du reste, lui-même peut-être avait envie de battre en retraite.
— Rentrez chez vous, rentrez chez vous, insistai-je, — si l'on ne nous a pas battus, c'est sans doute grâce à Lembke.