— Oh! il en a bien oublié quelques uns! fit à demi-voix
Liamchine.

— Mais je ne m'occupe de cela qu'à mes moments perdus, à seule fin de tuer le temps et… de donner satisfaction aux importunes exigences de mes compatriotes.

— Vous savez probablement, Stépan Trophimovitch, reprit avec enthousiasme Julie Mikhaïlovna, — que demain nous aurons la joie d'entendre un morceau charmant… une des dernières et des plus exquises productions de Sémen Égorovitch, — elle est intitulée Merci. Il déclare dans cette pièce qu'il n'écrira plus, pour rien au monde, lors même qu'un ange du ciel ou, pour mieux dire, toute la haute société le supplierait de revenir sur sa résolution. En un mot, il dépose la plume pour toujours, et ce gracieux Merci est adressé au public dont les ardentes sympathies n'ont jamais fait défaut durant tant d'années à Sémen Égorovitch.

La gouvernante jubilait.

— Oui, je ferai mes adieux; je dirai mon _Merci, _et puis j'irai m'enterrer là-bas… à Karlsruhe, reprit Karmazinoff dont la fatuité s'épanouissait peu à peu. — Nous autres grands hommes, quand nous avons accompli notre oeuvre, nous n'avons plus qu'à disparaître, sans chercher de récompense. C'est ce que je ferai.

— Donnez-moi votre adresse, et j'irai vous voir à Karlsruhe, dans votre tombeau, dit en riant à gorge déployée le docteur allemand.

— À présent on transporte les morts même par les voies ferrées, remarqua à brûle-pourpoint un des jeunes gens sans importance.

Toujours facétieux, Liamchine se récria d'admiration. Julie
Mikhaïlovna fronça le sourcil. Entra Nicolas Stavroguine.

— Mais on m'avait dit que vous aviez été conduit au poste? fit-il à haute voix en s'adressant tout d'abord à Stépan Trophimovitch.

— Non, répondit gaiement celui-ci, — ce n'a été qu'un cas particulier[27].