Au moment même où Nicolas Vsévolodovitch était entré, j'avais remarqué que Lisa avait fixé ses yeux sur lui; elle le considéra si longuement que l'insistance de ce regard finit par attirer l'attention. Maurice Nikolaïévitch qui se tenait derrière la jeune fille se pencha vers elle avec l'intention de lui parler tout bas, mais sans doute il changea d'idée, car presque aussitôt il se redressa et promena autour de lui le regard d'un coupable. Nicolas Vsévolodovitch éveilla aussi la curiosité de l'assistance: son visage était plus pâle que de coutume, et son regard extraordinairement distrait. Il parut oublier Stépan Trophimovitch immédiatement après lui avoir adressé la question qu'on a lue plus haut; je crois même qu'il ne pensa pas à aller saluer la maîtresse de la maison. Quant à Lisa, il ne la regarda pas une seule fois, et ce n'était pas de sa part une indifférence affectée; je suis persuadé qu'il n'avait pas remarqué la présence de la jeune fille. Et tout à coup, au milieu du silence qui succéda aux dernières paroles de Julie Mikhaïlovna, s'éleva la voix sonore d'Élisabeth Nikolaïevna interpellant Stavroguine.
— Nicolas Vsévolodovitch, un certain capitaine, du nom de Lébiadkine, se disant votre parent, le frère de votre femme, m'écrit toujours des lettres inconvenantes dans lesquelles il se plaint de vous, et offre de me révéler divers secrets qui vous concernent. S'il est, en effet, votre parent, défendez-lui de m'insulter et délivrez-moi de cette persécution.
Le terrible défi contenu dans ces paroles n'échappa à personne. Lisa provoquait Stavroguine avec une audace dont elle se serait peut-être effrayée elle-même, si elle avait été en état de la comprendre. Cela ressemblait à la résolution désespérée d'un homme qui se jette, les yeux fermés, du haut d'un toit.
Mais la réponse de Nicolas Vsévolodovitch fut encore plus stupéfiante.
C'était déjà une chose étrange que le flegme imperturbable avec lequel il avait écouté la jeune fille. Ni confusion, ni colère ne se manifesta sur son visage. À la question qui lui était faite, il répondit simplement, d'un ton ferme, et même avec une sorte d'empressement:
— Oui, j'ai le malheur d'être le parent de cet homme. Voilà bientôt cinq ans que j'ai épousé sa soeur, née Lébiadkine. Soyez sûre que je lui ferai part de vos exigences dans le plus bref délai, et je vous réponds qu'à l'avenir il vous laissera tranquille.
Jamais je n'oublierai la consternation dont la générale Stavroguine offrit alors l'image. Ses traits prirent une expression d'affolement, elle se leva à demi et étendit le bras droit devant elle comme pour se protéger. Nicolas Vsévolodovitch regarda à son tour sa mère, Lisa, l'assistance, et tout à coup un sourire d'ineffable dédain se montra sur ses lèvres; il se dirigea lentement vers la porte. Le premier mouvement d'Élisabeth Nikolaïevna fut de courir après lui; au moment où il sortit, tout le monde la vit se lever précipitamment, mais elle se ravisa, et, au lieu de s'élancer sur les pas du jeune homme, elle se retira tranquillement, sans rien dire à personne, sans regarder qui que ce fût. Comme de juste, Maurice Nikolaïévitch s'empressa de lui offrir son bras…
De retour à sa maison de ville, Barbara Pétrovna fit défendre sa porte. Quant à Nicolas Vsévolodovitch, on a dit qu'il s'était rendu directement à Skvorechniki, sans voir sa mère. Stépan Trophimovitch m'envoya le soir demander pour lui à «cette chère amie» la permission de l'aller voir, mais je ne fus pas reçu. Il était profondément désolé: «Un pareil mariage! Un pareil mariage! Quel malheur pour une famille!» ne cessait-il de répéter les larmes aux yeux. Pourtant il n'oubliait pas Karmazinoff, contre qui il se répandait en injures. Il était aussi très occupé de la lecture qu'il devait faire, et — nature artistique! — il s'y préparait devant une glace, en repassant dans sa mémoire pour les servir le lendemain au public tous les calembours et traits d'esprit qu'il avait faits pendant toute sa vie et dont il avait soigneusement tenu registre.
— Mon ami, c'est pour la grande idée, me dit-il en manière de justification. — Mon ami, je sors de la retraite où je vivais depuis vingt-cinq ans. Où vais-je? je l'ignore, mais je pars…