Fedka prit un air digne.

— Une minute, Pierre Stépanovitch, une minute! commença-t-il en détachant chaque mot avec une netteté qui visait à l'effet, — ton premier devoir est de comprendre que tu as l'honneur d'être en visite ici chez M. Kiriloff, Alexis Nilitch, dont tu pourras toujours nettoyer les bottes, car c'est une intelligence cultivée, tandis que toi… pouah!

Là-dessus, il lança un jet de salive. Le ton arrogant et résolu du galérien était de nature à inquiéter Pierre Stépanovitch, si celui-ci avait eu assez de liberté d'esprit pour remarquer le danger qui le menaçait. Mais il était dérouté, abasourdi par les malencontreux événements de la journée… Debout sur l'escalier, Lipoutine regardait avec curiosité dans la cuisine.

— Veux-tu ou ne veux-tu pas avoir un passeport et de l'argent pour aller où l'on t'a dit? Oui ou non?

— Vois-tu Pierre Stépanovitch, depuis le premier moment tu n'as pas cessé de me tromper; aussi je te considère comme un vrai coquin. Tu es à mes yeux un païen, une vermine humaine, — voilà mon opinion sur ton compte. Pour m'amener à verser le sang innocent, tu m'as promis une grosse somme et tu m'as juré que M. Stavroguine était dans l'affaire, bien que ce fût un impudent mensonge. Au lieu des quinze cents roubles que tu m'avais fait espérer, je n'ai rien eu du tout, et tantôt M. Stavroguine t'a souffleté sur les deux joues, ce qui est déjà arrivé à notre connaissance. Maintenant tu recommences à me menacer et tu me promets de l'argent sans me dire ce que tu attends de moi. Mais je devine de quoi il s'agit: comptant sur ma crédulité, tu veux m'envoyer à Pétersbourg pour assassiner M. Stavroguine, Nicolas Vsévolodovitch, dont tu as juré de tirer vengeance. Par conséquent, tu es, tout le premier, un assassin. Et sais-tu de quoi tu t'es rendu digne par ce seul fait que, dans ta dépravation, tu as cessé de croire en Dieu, le vrai Créateur? Tu t'es placé sur la même ligne qu'un idolâtre, qu'un Tatare ou un Morduan. Alexis Nilitch, qui est un philosophe, t'a plusieurs fois expliqué le vrai Dieu, l'auteur de toutes choses; il t'a parlé de la création du monde, ainsi que des destinées futures et de la transfiguration de toute créature et de toute bête d'après le livre de l'Apocalypse. Mais tu restes sourd et muet comme une idole stupide, et, semblable à ce pervers tentateur qu'on appelle athée, tu as fait partager tes erreurs à l'enseigne Ertéleff…

— Ah! quelle caboche d'ivrogne! Il dépouille les icônes et il prêche sur l'existence de Dieu!

— Vois-tu, Pierre Stépanovitch, c'est vrai que j'ai volé comme tu le dis, mais je me suis contenté de prendre des perles, et puis, qu'en sais-tu? peut-être en ce moment même mes larmes m'ont obtenu le pardon du Très-Haut pour un péché auquel j'étais poussé par la misère, car je suis un orphelin sans asile. Sais-tu que, jadis, dans les temps anciens, il s'est passé un fait du même genre? Un marchand fondant en larmes et poussant de gros soupirs déroba une des perles du nimbe qui entourait la tête de la très sainte mère de Dieu; plus tard il vint s'agenouiller publiquement devant l'image et déposa toute la somme sur le tapis; alors, à la vue de tout le monde, la sainte Vierge le bénit en le couvrant de son voile. Ce miracle a été consigné dans les archives de l'État par ordre du gouvernement. Mais toi, tu as glissé une souris dans la niche de l'icône, c'est-à-dire que tu t'es moqué du doigt divin lui-même. Et si tu n'étais pas mon barine, si je ne t'avais pas porté dans mes bras autrefois, j'en finirais avec toi tout maintenant, sans sortir d'ici.

Pierre Stépanovitch entra en fureur.

— Parle, as-tu vu aujourd'hui Stavroguine?

— Ne te permets jamais de me demander cela. M. Stavroguine est on ne peut plus étonné de tes inventions: non seulement il n'a pas organisé la chose et n'y a point contribué pécuniairement, mais il ne désirait même pas qu'elle eût lieu. Tu t'es joué de moi.