Il se rappela l'exclamation: «Oh! je n'en puis plus», que sa femme avait proférée à plusieurs reprises d'une voix faible, râlante. «Seigneur! L'abandonner maintenant, quand elle ne possède que huit grivnas; elle m'a tendu son vieux porte-monnaie! Elle est venue chercher du travail, — mais qu'est-ce qu'elle entend à cela? qu'est-ce qu'ils comprennent à la Russie? Ils n'ont pas plus de raison que des enfants, les fantaisies créées par leur imagination sont tout pour eux, et ils se fâchent, les pauvres gens, parce que la Russie ne ressemble pas aux chimères dont ils rêvaient à l'étranger. Ô malheureux, ô innocents!… Tout de même il ne fait pas chaud ici…»

Il se souvint qu'elle s'était plainte du froid, qu'il avait promis d'allumer le poêle. «Il y a ici du bois, on peut en aller chercher, seulement il ne faudrait pas l'éveiller. Du reste, cela n'est pas impossible. Mais que faire du veau? Quand elle se lèvera, elle voudra peut-être manger… Eh bien, nous verrons plus tard; Kiriloff ne se couchera pas de la nuit. Il faudrait la couvrir avec quelque chose, elle dort d'un profond sommeil, mais elle a certainement froid; ah! qu'il fait froid!»

Et, encore une fois, il s'approcha d'elle pour l'examiner; la robe avait un peu remonté, la jambe droite était découverte jusqu'au genou. Il se détourna par un mouvement brusque, presque effrayé; puis il ôta le chaud paletot qu'il portait par-dessus sa vieille redingote, et, s'efforçant de ne pas regarder, il étendit ce vêtement sur la place nue.

Tandis qu'il faisait du feu, contemplait la dormeuse ou rêvait dans un coin, deux ou trois heures s'écoulèrent, et ce fut pendant ce temps que Kiriloff reçut la visite de Verkhovensky et de Lipoutine. À la fin, Chatoff s'endormit aussi dans son coin. Il venait à peine de fermer les yeux, quand un gémissement se fit entendre; Marie s'était éveillée et appelait son époux. Il s'élança vers elle, troublé comme un coupable.

— Marie! Je m'étais endormi… Ah! quel vaurien je suis, Marie!

Elle se souleva un peu, promena un regard étonné autour de la chambre, comme si elle n'eût pas reconnu l'endroit où elle se trouvait, et tout à coup la colère, l'indignation s'empara d'elle:

— J'ai occupé votre lit, je tombais de fatigue et je me suis endormie sans le vouloir; pourquoi ne m'avez-vous pas éveillée? Comment avez-vous osé croire que j'aie l'intention de vous être à charge?

— Comment aurais-je pu t'éveiller, Marie?

— Vous le pouviez; vous le deviez! Vous n'avez pas d'autre lit que celui-ci, et je l'ai occupé. Vous ne deviez pas me mettre dans une fausse position. Ou bien, pensez-vous que je sois venue ici pour recevoir vos bienfaits? Veuillez reprendre votre lit tout de suite, je coucherai dans un coin sur des chaises.

— Marie, il n'y a pas assez de chaises, et, d'ailleurs, je n'ai rien à mettre dessus.