— Il y a ici, — ne te fâche pas, Marie, je t'en supplie, — il y a ici du veau et du thé… Tu as si peu mangé tantôt…

Elle fit avec la main un geste de violente répugnance. Chatoff au désespoir se mordit la langue.

— Écoutez, j'ai l'intention de monter ici un atelier de reliure, cet établissement serait fondé sur les principes relationnels de l'association. Comme vous habitez la ville, qu'en pensez-vous? Ai- je des chances de succès?

— Eh! Marie, chez nous on ne lit pas; il n'y a même pas de livres. Et il en ferait relier?

— Qui? il:

— Le lecteur d'ici, l'habitant de la ville en général, Marie.

— Eh bien, alors exprimez-vous plus clairement, au lieu de dire: il, on ne sait pas à qui se rapporte ce pronom. Vous ne connaissez pas la grammaire.

— C'est dans l'esprit de la langue, Marie, balbutia Chatoff.

— Ah! laissez-moi tranquille avec votre esprit, vous m'ennuyez. Pourquoi le lecteur ou l'habitant de la ville ne fera-t-il pas relier ses livres?

— Parce que lire un livre et le faire relier sont deux opérations qui correspondent à deux degrés de civilisation très différents. D'abord, il s'habitue peu à peu à lire, ce qui, bien entendu, demande des siècles; mais il n'a aucun soin du livre, le considérant comme un objet sans importance. Le fait de donner un livre à relier suppose déjà le respect du livre; cela indique que non seulement, il a pris goût à la lecture, mais encore qu'il la tient en estime. L'Europe depuis longtemps fait relier ses livres, la Russie n'en est pas encore là.