— Je l'ai vue, moi, cria Pierre Stépanovitch, — elle existe, et tout cela est terriblement bête, messieurs!

— Et moi, fit Virguinsky s'échauffant tout à coup, — je proteste… je proteste de toutes mes forces… Je veux… Voici ce que je veux: quand il arrivera, je veux que nous allions tous au-devant de lui et que nous l'interrogions: si c'est vrai, on l'en fera repentir, et s'il donne sa parole d'honneur, on le laissera aller. En tout cas, qu'on le juge, qu'on observe les formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens.

— Risquer l'oeuvre commune sur une parole d'honneur, c'est le comble de la bêtise! Le diable m'emporte, que c'est bête, messieurs, à présent! Et quel rôle vous assumez au moment du danger!

— Je proteste, je proteste, ne cessait de répéter Virguinsky.

— Du moins, ne criez pas, nous n'entendrons pas le signal. Chatoff, messieurs… (Le diable m'emporte, comme c'est bête à présent!) Je vous ai déjà dit que Chatoff est un slavophile, c'est-à-dire un des hommes les plus bêtes… Du reste, cela ne signifie rien, vous êtes cause que je perds le fil de mes idées!… Chatoff, messieurs, était un homme aigri, et comme, après tout, il appartenait à la société, j'ai voulu jusqu'à la dernière minute espérer qu'on pourrait utiliser ses ressentiments dans l'intérêt de l'oeuvre commune. Je l'ai épargné, je lui ai fait grâce, nonobstant les instructions les plus formelles… J'ai eu pour lui cent fois plus d'indulgence qu'il n'en méritait! Mais il a fini par dénoncer, eh bien, tant pis pour lui!… Et maintenant essayez un peu de lâcher! Pas un de vous n'a le droit d'abandonner l'oeuvre! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous voulez, mais vous n'avez pas le droit de livrer l'oeuvre commune à la merci d'une parole d'honneur! Ce sont les cochons et les gens vendus au gouvernement qui agissent de la sorte!

— Qui donc ici est vendu au gouvernement? demanda Lipoutine.

— Vous peut-être. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine, vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J'appelle vendus, messieurs, tous ceux qui canent à l'heure du danger. Il se trouve toujours au dernier moment un imbécile, qui saisi de frayeur, accourt en criant: «Ah! pardonnez-moi, et je les livrerai tous!» Mais sachez, messieurs, que maintenant il n'y a plus de dénonciation qui puisse vous valoir votre grâce. Si même on abaisse la peine de deux degrés, c'est toujours la Sibérie pour chacun, sans parler d'une autre punition à laquelle vous n'échapperez pas. Il y a un glaive plus acéré que celui du gouvernement.

Pierre Stépanovitch était furieux et la colère lui faisait dire beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s'avança hardiment vers lui.

— Depuis hier, j'ai réfléchi à l'affaire, commença-t-il sur un ton froid, méthodique et assuré qui lui était habituel (la terre se serait entr'ouverte sous ses pieds qu'il n'aurait pas, je crois, haussé la voix d'une seule note, ni changé un iota à son discours); après avoir réfléchi à l'affaire, je me suis convaincu que non seulement le meurtre projeté fera perdre un temps précieux qui pourrait être employé d'une façon plus pratique, mais encore qu'il constitue une funeste déviation de la voie normale, déviation qui a toujours nui considérablement à l'oeuvre et qui en a retardé le succès de plusieurs dizaines d'années, en substituant à l'influence des purs socialistes celle des hommes légers et des politiciens. Mon seul but en venant ici était de protester, pour l'édification commune, contre l'entreprise projetée, et ensuite de refuser mon concours dans le moment présent que vous appelez, je ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire — non par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff; que je ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette affaire est d'un bout à l'autre en contradiction formelle avec mon programme. Quant à être un délateur, un homme vendu au gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez être parfaitement tranquilles en ce qui me concerne: je ne vous dénoncerai pas.

Il fit volte-face et s'éloigna.