Pierre Stépanovitch recula par un mouvement brusque en même temps qu'il avançait le bras pour se protéger.

— Allons, allons, j'ai menti, j'en conviens, je ne le plains pas du tout; allons, assez donc, assez!

Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre.

— Je ne remettrai pas à plus tard; c'est maintenant même que je veux me donner la mort: tous les hommes sont des coquins!

— Eh bien! voilà, c'est une idée: sans doute tous les hommes sont des coquins, et comme il répugne à un honnête homme de vivre dans un pareil milieu, alors…

— Imbécile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et non un honnête homme. Il n'y a d'honnêtes gens nulle part.

— Enfin il s'en est douté? Est-il possible, Kiriloff, qu'avec votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que tous les hommes sont les mêmes, que les différences qui les distinguent tiennent non au plus ou moins d'honnêteté, mais seulement au plus ou moins d'intelligence, et que si tous sont des coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible, par conséquent, de n'être pas soi-même un coquin?

— Ah! mais est-ce que tu ne plaisantes pas? demanda Kiriloff en regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. — Tu t'échauffes, tu as l'air de parler sérieusement… Se peut-il que des gens comme toi aient des convictions?

— Kiriloff, je n'ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez vous tuer. Je sais seulement que c'est par principe… par suite d'une conviction très arrêtée. Mais si vous éprouvez le besoin, pour ainsi dire, de vous épancher, je suis à votre disposition… Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe…

— Quelle heure est-il?