Elle raconta que, restée veuve à l'âge de dix-huit ans, elle avait été quelque temps ambulancière à Sébastopol, qu'ensuite elle avait vécu dans différents endroits, et que maintenant elle allait çà et là vendre l'Évangile.

_— Mais, mon Dieu, _ce n'est pas à vous qu'est arrivée dans notre ville une histoire étrange, fort étrange même?

Elle rougit; c'était elle, en effet, qui avait été la triste héroïne de l'aventure à laquelle Stépan Trophimovitch faisait allusion.

_— Ces vauriens, ces malheureux!…_commença-t-il d'une voix tremblante d'indignation; cet odieux souvenir avait rouvert une plaie dans son âme. Pendant une minute il resta songeur.

«Tiens, mais elle est encore partie», fit-il à part soi en s'apercevant que Sophie Matvievna n'était plus à côté de lui. «Elle sort souvent, et quelque chose la préoccupe: je remarque qu'elle est même inquiète… Bah! je deviens égoïste!»

Il leva les yeux et aperçut de nouveau Anisim, mais cette fois la situation offrait l'aspect le plus critique. Toute l'izba était remplie de paysans qu'Anisim évidemment traînait à sa suite. Il y avait là le maître du logis, le propriétaire du chariot, deux autres moujiks (des cochers), et enfin un petit homme à moitié ivre qui parlait plus que personne; ce dernier, vêtu comme un paysan, mais rasé, semblait être un bourgeois ruiné par l'ivrognerie. Et tous s'entretenaient de Stépan Trophimovitch. Le propriétaire du chariot persistait dans son dire, à savoir qu'en suivant le rivage on allongeait la route de quarante verstes et qu'il fallait absolument prendre le bateau à vapeur. Le bourgeois à moitié ivre et le maître de la maison répliquaient avec vivacité:

— Sans doute, mon ami, Sa Haute Noblesse aurait plus court à traverser le lac à bord du bateau, mais maintenant le service de la navigation est suspendu.

— Non, le bateau fera encore son service pendant huit jours! criait Anisim plus échauffé qu'aucun autre.

— C'est possible, mais à cette saison-ci il n'arrive pas exactement, quelquefois on est obligé de l'attendre pendant trois jours à Oustiévo.

— Il viendra demain, il arrivera demain à deux heures précises.
Vous serez rendu à Spassoff avant le soir, monsieur! vociféra
Anisim hors de lui.