— Bêtement! bêtement! répéta-t-il avec une sorte de jouissance; jamais vous n'avez rien dit de plus sage, c'était bête, mais que faire? tout est dit. De toute façon, je me marie, dussé-je épouser les «péchés d'autrui», dès lors quel besoin avais-je d'écrire? N'est-il pas vrai?
— Vous revenez encore là-dessus!
— Oh! à présent faites-moi grâce de vos reproches, vous n'avez plus maintenant devant vous l'ancien Stépan Verkhovensky; celui-là est enterré; enfin tout est dit. D'ailleurs, pourquoi criez-vous? Uniquement parce que vous-même ne vous mariez pas, et que vous n'êtes point dans le cas de porter sur la tête certain ornement. Vous froncez encore le sourcil? Mon pauvre ami, vous ne connaissez pas la femme, et moi je n'ai fait que l'étudier. «Si tu veux vaincre le monde, commence par te vaincre», c'est la seule belle parole qu'ait jamais dite un autre romantique comme vous, Chatoff, mon futur beau-frère. Je lui emprunte volontiers son aphorisme. Eh bien, voilà, je suis prêt à me vaincre, je vais me marier, et pourtant je ne vois pas quelle espèce de victoire je remporterai, sans même parler de celle sur le monde! Ô mon ami, le mariage, c'est la mort morale de toute âme fière, de toute indépendance. La vie conjugale me pervertira, m'enlèvera mon énergie, mon courage pour le service de la cause; j'aurai des enfants, et, qui pis est, des enfants dont je ne serai pas le père; le sage ne craint pas de regarder la vérité en face… Lipoutine me conseillait tantôt de me barricader pour me mettre à l'abri de Nicolas; il est bête, Lipoutine. La femme trompe même l'oeil qui voit tout. Le bon Dieu, en créant la femme, savait sans doute à quoi il s'exposait, mais je suis convaincu qu'elle-même lui a imposé ses idées, qu'elle l'a forcé à la créer avec telle forme et… tels attributs; autrement, qui donc aurait voulu s'attirer tant d'ennuis sans aucune compensation?
— Il n'aurait pas été lui-même, s'il n'avait pas lâché quelqu'une de ces faciles plaisanteries voltairiennes, qui étaient si à la mode au temps de sa jeunesse, mais, après s'être ainsi égayé durant une minute, il recommença à broyer du noir.
— Oh! pourquoi faut-il que cette journée d'après-demain arrive! s'écria-t-il tout à coup avec un accent désespéré, — pourquoi n'y aurait-il pas une semaine sans dimanche, si le miracle existe? Voyons, qu'est-ce qu'il en coûterait à la Providence de biffer un dimanche du calendrier, ne fût-ce que pour prouver son pouvoir à un athée? Oh! que je l'ai aimée! Vingt années! Vingt années entières, et jamais elle ne m'a compris!
— Mais de qui parlez-vous? Je ne vous comprends pas non plus! demandai-je avec étonnement.
— Vingt ans! Et pas une seule fois elle ne m'a compris oh! c'est dur! Et se peut-il qu'elle croie que je me marie par crainte, par besoin? Oh! honte! Tante, tante, c'est pour toi que je le fais!… Oh! qu'elle sache, cette tante, qu'elle est la seule femme dont j'aie été épris pendant vingt ans! Elle doit le savoir, sinon cela ne se fera pas, sinon il faudra employer la force pour me traîner sous ce qu'on appelle la viénetz[6]!
C'était la première fois que j'entendais cet aveu qu'il formulait si énergiquement. Je ne cacherai pas que j'eus une terrible envie de rire. Elle était fort déplacée.
Soudain une pensée nouvelle s'offrit à l'esprit de Stépan
Trophimovitch.
— À présent je n'ai plus que lui, il est ma seule espérance! s'écria-t-il en frappant tout à coup ses mains l'une contre l'autre, — seul, maintenant, mon pauvre garçon me sauvera, et… Oh! pourquoi donc n'arrive-t-il pas? Ô mon fils! Ô mon Petroucha!… Sans doute, je suis indigne du nom de père, je mériterais plutôt celui de tigre, mais… laissez-moi, mon ami, je vais me mettre un moment au lit pour recueillir mes idées. Je suis si fatigué, si fatigué, et vous-même, il est temps que vous alliez vous coucher, voyez-vous, il est minuit…