— Tu ne veux pas? Eh bien, reste là. Adieu, batuchka, je ne connais ni votre prénom, ni votre dénomination patronymique, me dit la vieille dame.
— Antoine Lavrentiévitch…
— Peu importe, ça m'entre par une oreille et ça sort par l'autre.
Ne m'accompagnez pas, Maurice Nikolaïévitch, je n'ai appelé que
Zémirka. Grâce à Dieu, je sais encore marcher seule, et demain
j'irai me promener.
Elle s'en alla fâchée.
— Antoine Lavrentiévitch, vous causerez pendant ce temps-là avec Maurice Nikolaïévitch; je vous assure que vous gagnerez tous les deux à faire plus intimement connaissance ensemble, dit Lisa, et elle adressa un sourire amical au capitaine d'artillerie qui devint rayonnant lorsque le regard de la jeune fille se fixa sur lui. Faute de mieux, force me fut de dialoguer avec Maurice Nikolaïévitch.
II
À ma grande surprise, l'affaire qu'Élisabeth Nikolaïevna avait à traiter avec Chatoff était, en effet, exclusivement littéraire. Je ne sais pourquoi, mais je m'étais toujours figuré qu'elle l'avait fait venir pour quelque autre chose. Comme ils ne se cachaient pas de nous et causaient très haut, nous nous mîmes, Maurice Nikolaïévitch et moi, à écouter leur conversation, ensuite ils nous invitèrent à y prendre part. Il s'agissait d'un livre qu'Élisabeth Nikolaïevna jugeait utile, et que, depuis longtemps, elle se proposait de publier, mais, vu sa complète inexpérience, elle avait besoin d'un collaborateur. Je fus même frappé du sérieux avec lequel elle exposa son plan à Chatoff. «Sans doute elle est dans les idées nouvelles, pensai-je, ce n'est pas pour rien qu'elle a séjourné en Suisse.» Chatoff écoutait attentivement, les yeux fixés à terre, et ne remarquait pas du tout combien le projet dont on l'entretenait était peu en rapport avec les occupations ordinaires d'une jeune fille de la haute société.
Voici de quel genre était cette entreprise littéraire. Il paraît chez nous, tant dans la capitale qu'en province, une foule de gazettes et de revues qui, chaque jour, donnent connaissance d'une quantité d'événements. L'année se passe, les journaux sont entassés dans les armoires, ou bien on les salit, on les déchire, on les fait servir à toutes sortes d'usages. Beaucoup des incidents rendus publics par la presse produisent une certaine impression et restent dans la mémoire du lecteur, mais avec le temps ils s'oublient. Bien des gens plus tard voudraient se renseigner, mais quel travail pour trouver ce que l'on cherche dans cet océan de papier imprimé, d'autant plus que, souvent, on ne sait ni le jour, ni le lieu, ni même l'année où l'événement s'est passé? Si pour toute une année on rassemblait ces divers faits dans un livre, d'après un certain plan et une certaine idée, en mettant des tables, des index, en groupant les matières par mois et par jour, un pareil recueil pourrait, dans son ensemble, donner la caractéristique de la vie russe durant toute une année, bien que les événements livrés à la publicité soient infiniment peu nombreux en comparaison de tous ceux qui arrivent.
— Au lieu d'une multitude de feuilles, on aura quelques gros volumes, voilà tout, observa Chatoff.
Mais Élisabeth Nikolaïevna défendit son projet avec chaleur, nonobstant la difficulté qu'elle avait à s'exprimer. L'ouvrage, assurait-elle, ne devait pas former plus d'un volume, et même il ne fallait pas que ce volume fût très gros. Si pourtant on était obligé de le faire gros, du moins il devait être clair; aussi l'essentiel était-il le plan et la manière de présenter les faits. Bien entendu, il ne s'agissait pas de tout recueillir. Les ukases, les actes du gouvernement, les règlements locaux, les lois, tous ces faits, malgré leur importance, ne rentraient pas dans le cadre de la publication projetée. On pouvait laisser de côté bien des choses et se borner à choisir les événements exprimant plus ou moins la vie morale de la nation, la personnalité du peuple russe à un moment donné. Sans doute rien n'était systématiquement exclu du livre, tout y avait sa place: les anecdotes curieuses, les incendies, les dons charitables ou patriotiques, les bonnes ou les mauvaises actions, les paroles et les discours, à la rigueur même le compte rendu des inondations et certains édits du gouvernement, pourvu qu'on prît seulement dans tout cela ce qui peignait l'époque; le tout serait classé dans un certain ordre, avec une intention, une idée éclairant l'ensemble du recueil. Enfin le livre devait être intéressant et d'une lecture facile, indépendamment de son utilité comme répertoire. Ce serait, pour ainsi dire, le tableau de la vie intellectuelle, morale, intérieure de la Russie pendant toute une année. «Il faut, acheva Lisa, que tout le monde achète cet ouvrage, qu'il se trouve sur toutes les tables. Je comprends que la grande affaire ici, c'est le plan; voilà pourquoi je m'adresse à vous.» Elle s'animait fort, et quoique ses explications manquassent souvent de netteté et de précision, Chatoff comprenait.