— Je me moque de vos comptes et je n'en rendrai à aucun diable, répondit Chatoff, après quoi il ferma la porte au crochet.

— Bécasseaux! fit-il en me regardant avec un sourire désagréable.

Son visage exprimait la colère, et je remarquai non sans étonnement qu'il prenait le premier la parole. Presque toujours, quand j'allais chez lui (ce qui, du reste, arrivait très rarement), il restait maussade dans un coin et répondait d'un ton fâché; à la longue seulement il s'animait et trouvait du plaisir à causer. En revanche, au moment des adieux, sa mine redevenait invariablement grincheuse, et, en vous reconduisant, il avait l'air de mettre à la porte un ennemi personnel.

— J'ai bu du thé hier chez cet Alexis Nilitch, observai-je; — il paraît avoir la toquade de l'athéisme.

— L'athéisme russe n'a jamais dépassé le calembour, grommela Chatoff en remplaçant par une bougie neuve le lumignon qui se trouvait dans le chandelier.

— Celui-là ne m'a pas fait l'effet d'un calembouriste, à peine sait-il parler le langage le plus simple.

— Ce sont des hommes de papier; tout cela vient du servilisme de la pensée, reprit Chatoff qui s'était assis sur une chaise dans un coin et tenait ses mains appuyées sur ses genoux.

— Il y a là aussi de la haine, poursuivit-il après une minute de silence; — ils seraient les premiers horriblement malheureux si, tout d'un coup, la Russie se transformait, même dans un sens conforme à leurs vues; si, de façon ou d'autre, elle devenait extrêmement riche et heureuse. Ils n'auraient plus personne à haïr, plus rien à conspuer! Il n'y a là qu'une haine bestiale, immense, pour la Russie, une haine qui s'est infiltrée dans l'organisme… Et c'est une sottise de chercher, sous le rire visible, des larmes invisibles au monde! La phrase concernant ces prétendues larmes invisibles est la plus mensongère qui ait encore été dite chez nous! vociféra-t-il avec une sorte de fureur.

— Allons, vous voilà parti! fis-je en riant.

Chatoff sourit à son tour.