—Oui, mon ami, et même je me suis promené sous le pont de glace. Les arcades de neige gelée en sont si hautes et si larges qu'on peut passer dessous facilement; on a alors sur sa tête une belle voûte de neige brillante, ornée de découpures comme celles que les sculpteurs font aux voûtes des chapelles; en même temps on marche de rocher en rocher dans le lit même du torrent, qui passe près de vous en grondant et en roulant les cailloux avec fracas.
—Cela doit être bien beau à voir, dit Julien; mais que devient-il ensuite, ce torrent-là, savez-vous, patron?
Pont de Saint-Sauveur dans les Pyrénées.—Ce pont n'a qu'une seule grande arche. Il est jeté d'une montagne à l'autre, au-dessus d'un abîme d'une telle profondeur qu'on n'entend pas une pierre tomber quand on l'y jette.
—Ce torrent-là? Eh bien, mais il continue à courir à travers les montagnes, en se creusant le lit le plus sauvage qui se puisse imaginer. Quand il arrive, après cinq lieues de course, au village de Saint-Sauveur, on le traverse sur un pont superbe de pierre et de marbre. C'est un des plus beaux ponts que j'aie vus. Le torrent coule dessous dans un abîme à plus de 80 mètres de profondeur; puis il continue sa course désordonnée jusqu'à ce qu'il arrive à la capitale du Béarn, à la ville de Pau, patrie de Henri IV; notre torrent s'appelle alors le Gave de Pau; plus loin enfin il se joint à l'Adour, et, devenu fleuve avec lui à Bayonne, il reçoit les navires et les emmène jusqu'à l'Océan.
—Voilà une histoire de torrent qui m'a bien amusé, dit Julien. Oh! j'aimerais suivre ainsi le cours d'un torrent depuis la montagne d'où il sort jusqu'à la mer où il se jette.
—Et certes, ajouta le patron, tu n'en pourrais suivre de plus pittoresque que ce sauvage Gave de Pau.
Quand on approcha de Toulouse, le temps, tout en s'éclaircissant, s'était fort refroidi, et le vent soufflait avec force, comme d'ordinaire dans la plaine du Languedoc. Le petit Julien, quoiqu'il commençât à se servir de sa jambe, ne pouvait encore marcher beaucoup, si bien qu'à rester immobile les journées au long, il y avait des moments où il se sentait glacé. Heureusement le patron l'avait pris en affection, et quand il voyait à l'enfant un air triste, il l'enveloppait dans sa peau de mouton jusqu'au cou et lui faisait prendre un doigt de vin chaud pour le réchauffer. Grâce à ces petits soins, si le voyage ne se faisait pas sans souffrir, il se faisait du moins sans maladie.
LXXXIV.—Toulouse.—Un grand jurisconsulte, Cujas.
«Il suffit de savoir les vingt-quatre lettres de l'alphabet et de vouloir; avec cela, on apprend tout le reste.»