— Kerjean, cher ami, j'étais au champ d'Abrest, hier… Comment ne vous y ai-je pas vu?… C'est surprenant!

— C'est très naturel… Dans une réunion de ce genre, on voit les pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs célèbres… et les ingénieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperçus…

— Peste! Je sais, dans les milieux aéronautiques, des gens qui ne vous considèrent pas comme un ingénieur obscur!… Vous êtes toujours chez Patain?

— Toujours.

— Content?

— Très content.

— Tant mieux, donc!… Cher ami… Je suis follement épris d'une jeune fille exquise. Ma mère veut que je me marie… Elle pense qu'un homme doit se marier à la fleur de l'âge et que je suis à point…

Lecoulteux s'est emparé de Kerjean; il lui a pris le bras, il l'entraîne dans la direction du Casino.

Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du corps, cette aisance particulière des gestes qu'une saine activité physique et la pratique des sports développent chez les hommes robustes. Il s'habille de vêtements commodes qui ont l'allure anglaise et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les femmes à qui on le présente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent paraître intéressants, sympathiques et presque beaux… Et peut-être regrettent-elles que, trop souvent tournés vers quelque mystérieux problème dont l'énigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant où dort le bleu ardent de la flamme, n'en éclairent que si fugitivement la sculpture maladroite et puissante.

Les voici au café de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air.