Les ayant balbutiés, Antonin Fargeot s’était mis à parler de la Révolution et des massacres de Septembre avec les divagations et les gestes d’un fou ; puis, peu à peu, à des mots sans suite avaient succédé des phrases qui, bien qu’elles n’offrissent pas un sens très clair pour Pierre, s’équilibraient à peu près entre elles et semblaient correspondre logiquement à une idée précise que le malade laissait inexprimée.

— Vois-tu, mon petit, disait-il en hochant la tête, la Révolution s’est quelquefois trompée et nous avec elle… On avait tant souffert. Moi j’ai été un républicain de la première heure. Oh ! je n’aimais pas la monarchie… mais surtout je haïssais la noblesse… Ah ! oui, je la haïssais !… Quand tu sauras tout, vas-tu dire que je ne vaux pas mieux, à ma manière, que les septembriseurs ?… Ah ! ce nom que j’ai oublié… Je suis coupable… très coupable, Pierre… Ce nom me fait bien mal à la tête… Tante Manon ne pourra pas te le dire, tante Manon ne le sait pas… mais elle sait bien des choses… Il faudra l’interroger… et puis me pardonner… Quand tu auras aimé, à ton tour, tu me pardonneras mieux… J’ai trop aimé ta mère, mon pauvre enfant… ah ! je l’aimais, je l’aimais !… Ne perds pas la bague que je t’ai donnée, mon petit Pierre… et qui vient d’elle !…

Alors le jeune homme avait parlé doucement, affectueusement, puis, pour calmer, pour distraire le malade, il avait sorti de l’étui où elle reposait, jadis achetée à Paris pour madame Fargeot, la bague si joliment travaillée qu’Antonin avait destinée plus tard, après la mort de sa femme, à la fiancée future de son fils bien-aimé.

— Je ne l’ai pas perdue, mon père… je la garderai, je vous le promets ; c’est mon trésor le plus précieux… affirmait l’officier penché sur le lit.

Mais déjà, le délire reprenait dans toute son incohérence première…

— Toi, tu sers la République… Et tu es un bon soldat… que t’importe le reste après tout ?… Qu’est-ce que cela te fait les aristocrates ?… Les vois-tu passer les vainqueurs de Valmy… là-bas… là-bas… avec les trois couleurs ?…

Et, toujours, aux errements de cette imagination dévoyée par la fièvre, se mêlaient l’angoisse de ne point retrouver un nom que la tante Manon ignorait et la crainte de n’être point absous par Pierre d’une mystérieuse faute. Cette faute, Antonin Fargeot ne la précisait jamais cependant, et même on eût dit qu’il évitait, jusque dans son délire, les paroles qui eussent permis au jeune homme d’en concevoir la nature.

Il en avait été ainsi toute la nuit ; Pierre essayait en vain d’apaiser les affres morales qui se joignaient tragiquement à la souffrance physique et torturaient l’agonisant. Vers le matin seulement, le maître d’école s’était laissé dominer par cette profonde et mâle tendresse qui l’exhortait ; alors il avait paru presque calme… puis, tout à coup, il avait ouvert des yeux immenses où semblait passer l’horreur d’un inconnu redoutable, il avait dit encore : « Manon… Tante Manon »… et il était mort.

Avait-il vraiment emporté dans la tombe un secret ? Ce remords, qui avait tourmenté sa conscience, était-il l’effet des illusions de la fièvre ou l’inéluctable rançon d’une faute grave et bien réellement consommée ?… Pierre ne savait pas !

Antonin Fargeot avait parlé, dans son délire, des massacres de Septembre et, d’une façon générale, des excès de la Révolution… Se reprochait-il alors une participation quelconque à la perpétration d’un de ces crimes collectifs que les sophismes d’une morale de circonstances glorifient ou absolvent, mais qui apparaissent sous leur véritable jour dès qu’une morale plus simplement humaine reprend ses droits dans le cœur des honnêtes gens ?