Un homme affolé par le délire prononce une phrase bizarre, inexplicable… belle raison de s’étonner !

Cependant, ce n’était pas seulement le devoir de porter les consolations de son affection à une vieille et chère parente, ce n’était pas seulement le besoin de confier sa douleur d’orphelin à un cœur ami qui avait poussé Pierre Fargeot à précipiter son départ, c’était l’obsession d’une curiosité poignante !

Il voulait interroger la tante Manon… oh ! discrètement, sans préciser, mais sûrement… Il voulait savoir ce que — peut-être ? — elle savait…

Il avait passé indifférent auprès des rochers de la Cachette où se perdaient les eaux de la Chanteraine et qui étaient, selon le citoyen Pouponnel, une des curiosités du pays de Bray.

Il suivait le chemin qui lui avait été indiqué, sans jamais s’arrêter pour reprendre haleine, impatient, les nerfs tendus comme s’il eût pu atteindre, le soir même, le petit village, voisin de Moret, où s’étaient écoulées ses premières années et où il allait retrouver un peu plus maigre, un plus jaune, un peu plus cassée, cette douce et vénérable tante Manon qui lui avait tenu lieu de mère, qui était la seule mère qu’il eût connue.

Veuf, pauvre, sans famille, se sentant faible et bien inexpérimenté devant la lourde tâche d’élever le petit enfant que sa femme morte toute jeune lui avait laissé, et à qui des soins maternels étaient encore si nécessaires, Antonin Fargeot avait confié son fils, son bien le plus cher, à une sœur de son père, mademoiselle Manon Fargeot, qu’il aimait beaucoup et dont le cœur sensible et bon ne demandait qu’à s’ouvrir à une affection nouvelle.

Aussi loin qu’il remontât le cours de ses souvenirs, Pierre se voyait auprès de tante Manon qui le chérissait, l’appelait : « mon roi, mon ange, mon Jésus », et lui servait des soupes exquises dans des assiettes à dessins éclatants… Il n’avait quitté la maisonnette de Roy-lès-Moret qu’à l’âge de dix ans, quand son père était venu l’y prendre pour l’emmener avec lui dans ce village très humble des Cévennes où tous deux avaient vécu, calmes et heureux, en dépit des crises politiques qu’étudiait passionnément le maître d’école, jusqu’au jour où cet appel avait retenti d’un bout de la France à l’autre, comme une immense clameur : « La Patrie est en danger ! »

Maintenant, l’enfant choyé par la tante Manon, le fils et l’élève du pauvre maître d’école, le volontaire de 1792 venait d’être fait colonel sur le champ de bataille de Marengo. Il avait vingt-quatre ans.

Hélas ! ce dernier grade acquis n’avait pas éveillé dans l’âme d’Antonin Fargeot la joie émue, un peu orgueilleuse et pourtant si douce, qui avait accueilli les premiers… Pauvre Pierre ! Oh ! la triste chose ! accourir, le cœur et les yeux en fête, heureux pour son pays, heureux pour soi-même, se sentir tout enveloppé, tout pénétré de gloire, d’héroïsme, être jeune avec exaltation, espérer avec toutes les fiertés de la certitude, quelque chose de trop beau, de trop éblouissant pour être précisé… et puis ne plus trouver au foyer qu’un moribond et le mystère affolant d’une énigme peut-être insoluble !

IV
LE CHATEAU ENDORMI