Obligé de reconnaître le bien fondé de cette précaution des humbles propriétaires actuels, Pierre ne songeait plus qu’à chercher un refuge dans les ruines.
Un escalier sans rampe, dont les marches paraissaient encore solides le conduisit au premier étage ; comme il se préoccupait d’y choisir, aux lueurs déjà pâlissantes du crépuscule, un coin sûr où aucun éboulement nocturne ne fût à redouter, il suivit au hasard un couloir qui s’enfonçait à travers le château et déboucha dans une grande pièce où le plafond et les boiseries s’étaient conservés intacts. Une porte s’y encadrait au milieu d’un panneau dont l’humidité avait respecté les peintures ; il l’ouvrit… mais, alors, il se trouva dans l’obscurité la plus complète et il comprit qu’il avait pénétré par une voie détournée dans le corps de logis qu’il avait vu l’instant d’avant si hermétiquement clos.
Ses pas rencontrèrent un tapis, sa main heurta le coin d’un meuble. Une vague odeur de vieux bois, d’étoffes fanées, d’essences oubliées, une odeur de passé flottait dans l’atmosphère tiède… A l’aide de son briquet, Pierre enflamma une allumette et regarda autour de lui.
La pièce où il venait d’entrer était vaste : des cabinets de bois de rose marqueté, des sièges de diverses formes la garnissaient assez maigrement. Dans les ténèbres auxquelles on venait de les arracher, les rideaux brochés et la soie à rayures mauves des chaises avaient gardé un reste d’éclat ; cependant, des traces d’usure s’y distinguaient au premier coup d’œil et le tapis à fond pâle, semé de bouquets, montrait par endroits sa trame.
Aux murs étaient appendus des portraits richement encadrés qui paraissaient, comme les meubles, dater du milieu du XVIIIe siècle.
A la lueur précaire et imparfaite des allumettes que l’officier devait renouveler à chaque instant, le sourire, l’expression fugitive que l’art avait fixée sur toutes ces lèvres peintes y tremblait soudain et les silhouettes claires qui se détachaient brusquement de l’ombre semblaient tout à coup se pencher hors des cadres comme au-dessus d’un balcon. Et tous ces yeux un moment réveillés, ces yeux de gentilshommes et de nobles dames regardaient l’ancien volontaire de la République avec une bienveillance étonnée, comme si leur rêve de trente ou quarante ans ne leur avait rien révélé de ce qui s’était passé en France depuis le jour où ils s’étaient endormis.
Pierre se prit à examiner quelques-uns de ces portraits.
Debout dans une loggia largement ouverte sur un parc, les mains occupées d’un coffret d’où s’échappaient en masse des colliers de perles et d’or, une jeune femme, brune sous la poudre, avec des traits réguliers quoique assez forts et d’admirables yeux veloutés que l’intelligence et la loyauté illuminaient, semblait sourire au portrait qui faisait face au sien, celui d’un homme jeune comme elle, blond, un peu pâle, l’air heureux.
Le colonel Fargeot contempla longtemps l’image de cette femme et il lui parut que ce sourire de bonté aimante et franche avait dû ensoleiller les vies sur lesquelles il avait rayonné… Puis il s’amusa de l’habit à ramages verts et roses, de la perruque à cadenettes extravagantes d’un petit gentilhomme, point jeune et pourtant coquet et menu comme un bibelot ; du costume fleuri, des fanfreluches mignardes et bucoliques d’une dame un peu mûre déjà pour être peinte en bergerette, un agneau sur les genoux ; et du regard extasié d’une mince personne, vêtue d’atours clairs qui chantait, au clavecin, la tête renversée…
Seul, au milieu du panneau principal, un grand portrait présidait cette assemblée d’effigies. C’était celui d’un vieillard dont le visage doux et fin s’ennoblissait encore des blancheurs neigeuses d’une barbe, portée longue en dépit de la mode. Ce vieillard se tenait assis devant un livre ouvert, mais ses yeux semblaient suivre bien au delà quelque rêve. Et il y avait comme un rapport mystérieux, une affinité subtile entre la belle main, aux doigts fuselés, qui reposait sur la page et les yeux pleins de chimères qui ne la lisaient pas.