A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.

—Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions d'agir. A l'œuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en toute hâte les navires capables de prendre le large.—Et qu'à terre, hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la fois le territoire et la baie de Quiron.—Allez!... employez bien la nuit... et que Dieu vous garde!...

—Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!... Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus avancés qu'au premier jour.

—Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme vous dites des fois.

—Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.

Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.

—Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais son matelot, vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur...

Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.


Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité, passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.