Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque, et le dit même à l'officier de quart.

—Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.

—Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune déjoue à plaisir les combinaisons timides.

—Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais, lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.

—Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires de guerre.

—Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre, nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont été pour nous de très bonne prise.

—Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de malheur.

—Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil, nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La corvette, où l'on n'a rien compris à notre manœuvre, ne vire sur nous qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et bientôt s'arrête prise par le calme plat.

—Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme, pourtant, que seriez-vous devenus?

—Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous permettre de rallier Boulogne.