—A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand mérite à être Sans-Peur.
—Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
—En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
—Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère, loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
—Suspect? répéta Roboam Owen.
—Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la France et jusqu'au caractère de ses habitants...
—Et vous allez en France?
—Par ma foi, je n'en sais rien!...
Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais, ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde, et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et sans fausse modestie.