Mais ce que je ne dois pas oublier, cest la bonté admirable du climat. Je navois jamais compris dans la lecture des romans comment les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds jusquà la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que jai bien changé didée, depuis que jai respiré lair de la romancie. Cest premierement lair le plus pur, le plus serein, le plus sain et le plus invariable quon puisse respirer. Aussi na-t-on jamais oüi dire quaucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la neige, ou quil ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsquau clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air a sur-tout une propriété singuliere, cest de tenir lieu de nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte quon peut dans ce pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision pour soi ni pour ses chevaux mêmes.
Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans tous ces pays-ci sont dune dureté et dune insensibilité si grande, quon leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les plus touchantes, quils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils sont bien différens dans la romancie. Jen rencontrai dans mon chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit à tout observer, je men approchai pour les considérer de plus près. Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon étonnement de les trouver si tendres, quils cédoient à leffort de ma main comme du gazon ou de la laine. Javoue que ce phénomene me parût si étrange, que jen jettai un cri détonnement, et je ne laurois jamais compris si on ne me lavoit expliqué depuis. Cest quil étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les rochers navoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle. Les uns sétoient fendus de haut en bas, les autres sétoient laissés fondre comme de la cire, et les plus durs sétoient attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à leur parler. Il ny a rien de si aimable ni de si docile. Ils répetent tout ce que lont veut. Si vous chantez, ils chantent; si vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils nattendent pas même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de laisser un pauvre amoureux parler seul, ils sentretiendront avec lui une journée entiere. Cest une des grandes ressources quon ait dans ce pays-là, quand on na personne à qui lon puisse confier ses peines secretes. Il ny a quà aller trouver un echo, sur-tout si cest un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems quon veut.
CHAPITRE 3
Suite du chapitre précédent.
Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à faire. Car outre que leur feüillage est toûjours dun beau verd, leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les nôtres, cest dans la romancie seule quon trouve de ces arbres si précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux dor, et les autres des pommes dor. Mais il est vrai que sil est rare de les rencontrer, il est encore plus difficile den approcher et den cueillir les fruits, parce quils sont tous gardés par des dragons ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent pas les douceurs du sommeil. Dun autre côté entreprendre de les forcer, cest sexposer à une mort certaine; de sorte quil faut renoncer à lespoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à moins quon ne soit favorisé de quelque protection particuliere: alors il ny a rien de si aisé. Une petite herbe quon porte sur soi, un miroir quon montre au dragon ou au geant, une baguette dont on les touche, un brevage quon leur présente, le moindre petit charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que jen dis ici nest que sur le rapport dautrui; car comme ces arbres sont fort rares, je nen ai point trouvé sur ma route, et je nai eu dailleurs aucun intérêt den aller chercher. Mais une chose que jai vûe, et quon doit regarder comme certaine, cest le goût que les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui mest arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
Un jour que je métois abandonné au sommeil dans un charmant bocage de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que je pûsse imaginer ce quétoient devenus les arbres qui mavoient prêté leur ombre il ny avoit quun moment. Mais en regardant de tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques rochers sétoient mis de leur compagnie avec tout ce quil y avoit de lions, de tigres et dours dans ce canton. Cest un des spectacles qui mayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de mon voyage.
Pour ce qui est de ce que javois entendu raconter à un historien célebre, que les arbres avoient entreux une langue fort intelligible pour sentretenir ensemble, lorsquun vent doux et leger agitoit lextrémité de leurs branches, jai eû beau my rendre attentif dans les diverses forêts que jai vûes; il faut ou que cette observation mait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas vrai, dautant plus que cet historien nest pas toûjours exact dans ses récits. Il nen est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car cest un fait avéré, dont jai été souvent témoin. Rien même nest plus commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres de la nuit, que de voir sur tout les chênes sentrouvrir, pour laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après quelles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas, ils sont extrêmement respectés, et nul mortel na la hardiesse dy toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants. Au retour du bal un jeune faune va semparer de larbre dune dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir. Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade sen défend, séchappe, et court se saisir à son tour du logement dune autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais elle sen apperçoit et senfuit. Le faune court après; pendant quil court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu finit ainsi. Cest à ce petit divertissement que nous sommes redevables du jeu quon appelle aux quatre coins. Au reste, ce nest que pour quelques momens quil peut être permis à ces divinités de se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres, sans pouvoir sen séparer autrement que par la mort. Il ne faut pourtant pas croire quelles meurent réellement; leur mort ne consiste quà passer sous quelque autre forme, lorsque larbre périt enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la disposition de larbre celles de la divinité qui lhabite, cest-à- dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entrautres un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans lindifférence, il avoit eû le malheur daimer, et pendant plusieurs années il navoit ressenti que les tourmens de lamour, sans en éprouver jamais les plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long- tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, cétoit lespoir de mourir bientôt, et on sen appercevoit à la pâleur de ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui commençoit déja à se dépoüiller de verdure.
En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme jen avois souvent entendu parler, je nen fus pas beaucoup étonné; mais jignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans, et jeus le plaisir de la voir de mes yeux. Cest que dans la romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait, quelles en rendent continuellement delles-mêmes, sans quon se donne la peine de les traire; de sorte que dès quil y en a seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles sattachent à un arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer quils en valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en effet dans ce pays-là tous les animaux quon ne voit pas ici. Les troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en différens parcs.
Je considérai dabord un haras de chevaux, et jen remarquai de trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux nôtres, mais dune beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui métonna le plus, cest quils sont dune agilité si surprenante, quils courent sur un champ couvert dépis, sans en rompre un seul. Aussi ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature. Ils nont dautre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race, il ne faut quexposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on nen a encore jamais vû que dans la Lybie. Jy remarquai sur tout une jument dune beauté admirable. On lappelloit la jument sonnante, parce quil lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité de petites sonnettes dor, qui au jugement des fins connoisseurs en harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est des Pégases, cest-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait quil nen a paru quun seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiquelles ny soient pas rares.
Près du parc aux chevaux jen vis un de griffons et dhippogriffes. Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu, leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser. Quand on en a une fois apprivoisé quelquun, on en fait tout ce quon veut. Ils sont dune commodité admirable pour atteler aux voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme les chevaux et les griffons, parce quils tiennent en effet beaucoup du cheval; mais ils ny voulurent jamais consentir, prétendant quils ne tenoient pas moins de lhomme; et comme en effet il est assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux, laffaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des plus curieux à voir, et mamusa fort long-tems. Tous ces monstres étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une espéce de ménagerie fort divertissante dune part, par lassortiment bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de lautre par la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches.