Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est fort simple, comme jai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et encore plus quand on est aimé, qua-t-on besoin de boire et de manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour lordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie, lhabillement recherché najoûte jamais rien aux charmes dune personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays- là un privilege assez singulier, cest de pouvoir shabiller en hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier, si nouveau et si ingénieusement imaginé, quon ne manquoit jamais dy applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises de connoître, cest le caractere du peuple romancien. Il y a eu de la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu damour comme un enfant; car il semble quil ait voulu insinuer par-là, que lamour nest que puérilité, et que les amants ressemblent à des enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsquil est si bien prouvé par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les passions, lamour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de lopera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement le portrait.
Ils ont le talent de soccuper fort sérieusement pendant tout un jour, et un mois entier sil le faut, de la plus petite bagatelle. Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: cest quils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart sont en même-tems si inquiets, quils ne sçavent pas eux-mêmes ce quils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose; doivent-ils croire ce quon leur dit, ou sen défier? Doivent-ils saffliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce quils ne sçavent jamais. Jaloux à lexcès, si quelquun par hazard a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un regard sur quelquun, toute leur tendresse se change en fureur. Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié de part et dautre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir, on ne veut pas même en entendre parler… à moins pourtant quil ne sen présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du monde, il ne manque jamais de sen présenter quelquune. Comment faire alors? Il faut séclaircir; et léclaircissement fait, il faut bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite jusquà nouvelle avanture. Mais ce quil y a de plus dangereux en cette matiere, cest lorsque lun des deux sobstine malicieusement à cacher à lautre le sujet de son mécontentement secret, comme la trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais nest- ce pas aussi acheter trop cher lavantage de faire un volume de plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du caractere des romanciens; quils sont naturellement réveurs et distraits; quils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne leur coûtent rien. Quils les oublient pourtant assez aisément lorsquils ont obtenu ce quils désirent, et dautres traits semblables; mais comme jai beaucoup de plus belles choses à dire, je ne métendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des avantures.
CHAPITRE 5
Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
Quoiquil ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à mon langage que jétois nouveau venu dans le pays, cependant tous ceux à qui je me joignis et avec qui je mentretins, trop occupés apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque point à me faire offre daucun service, quoique dailleurs ils me fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma présence importunoit peut-être, madressant la parole, me demanda si javois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout votre tems jusquà ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est appellée la forêt des avantures, parce quon ny passe jamais sans en rencontrer quelquune; et comme ce pays-ci est le pays des avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès quils arrivent, passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la romancie. Elle nest pas bien loin dici, et en suivant ce petit sentier à main droite, vous la rencontrerez.
Je remerciai le mieux quil me fut possible celui qui me donnoit un avis si important, et métant mis en chemin, jarrivai bien-tôt à la forêt. Jentendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de pies effarées, qui voltigent de la cime dun arbre à lautre pour se donner mutuellement lallarme. Japperçus aussi-tôt quelle étoit lespece doiseaux qui faisoit ce bruit: cétoient des harpies. On sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne sont pas moins gloutonnes, jusques-là quelles se jettent avec fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout événement sur mes gardes lépée à la main. Je sçavois bien que cétoit le moyen de les écarter; mais je nen reçus aucune insulte, et jen fus quitte pour essuier linfection épouvantable dont elles empestent lair tout autour delles. Assez près delà je trouvai des perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité dautres oiseaux rares quon ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle marrêta peu, parce quun objet imprévû attira mes regards.
Japperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit dormir dun profond sommeil. Je men approchai aussi-tôt, et après avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient quelque chose de noble et daimable, et sa taille qui étoit fort belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui demander les éclaircissemens dont javois besoin; mais je jugeai quil seroit plus honnête dattendre son reveil. Jattendis en effet assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je men approchai, je lui pris la main, je lappellai, je le secouai même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser dun sommeil si extraordinaire, et mimaginant que linfortuné cavalier pouvoit être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une eau divine que je portois sur moi; mais jeus le chagrin de voir échoüer mon remede. Enfin je mavisai de songer que dans la romancie les plantes avoient des vertus étonnantes. Jen cüeillis sur le champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en essayer leffet, jen frottai le visage du cavalier endormi: les premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli dune autre espece, à peine la lui eus-je fait sentir, quil se réveilla dans linstant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en mappellant par mon nom, ce qui métonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service que vous venez de me rendre. Vous mavez réveillé, et dans trois jours je possederai ladorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute lobligation que je vous ai.
Je mappelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la mort de mon pere, dont jétois lunique héritier, je devins grand paladin de la Dondindandie. Jeus le bonheur de me faire aimer des dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere quen souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent dépouser quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes etats. Jy consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je nen trouvai point, quoique dailleurs les dondindandinoises passent pour être la plûpart très belles. Lune avoit de beaux yeux, de beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument quelle avoit le menton tant soit peu trop long. Lautre avoit dans le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce quil y a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais il me parut quelle navoit pas les doigts assez ronds. Enfin une autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que lesprit a dagrémens. Jen étois déja si épris, quon ne douta pas quelle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant quelque tems, et je me félicitois davoir rencontré une princesse si aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je remarquai un jour quelle navoit pas les oreilles assez petites. Il fallut men détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois, je consultai un sage fort renommé pour les connoissances quil avoit acquises par ses longues études.
Non, me dit-il, nespérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On nen voit de telles que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là rendre un choix difficile, cest que toutes les princesses y sont si parfaitement belles, quon ne sçait à laquelle donner la préférence. Cest votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à la route quil falloit tenir pour trouver la romancie, il massura quil ny en avoit point de fixe et de réglée, quil suffisoit de se mettre en chemin, et quen continuant toûjours à marcher, on y arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns même par la lune et les astres.