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CHAPITRE V LES ARTS INDUSTRIELS J'ai dit brièvement ce que furent les arts nobles; il me reste à parler des arts industriels. Le goût du beau et l'amour du luxe avaient pénétré de bonne heure toutes les classes de la société. Vivant ou mort, l'Égyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des amulettes de prix, des meubles soignés, des ustensiles élégants. Il voulait que tous les objets à son usage eussent, sinon la richesse de la matière, au moins la pureté de la forme, et la terre, la pierre, les métaux, le bois, les produits des pays ou des contrées lointaines, furent mis à contribution pour contenter ses exigences. 1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE. On ne saurait parcourir une galerie égyptienne sans être surpris du nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues jusqu'à nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir; mais, à cela près, le domaine du lapidaire était aussi étendu qu'il l'est aujourd'hui et comprenait l'améthyste, l'émeraude, le grenat, l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille |
| variétés de l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme l'ambre jaune et certaines espèces de turquoises, des résidus de sécrétions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes métalliques comme l'hématite, la turquoise orientale et la malachite. Le plus grand nombre de ces substances étaient taillées en perles rondes, carrées, ovales, allongées en fuseau, en poire, en losange. Enfilées et disposées sur plusieurs rangs, on en fabriquait des colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des nécropoles, à Memphis, à Erment, près d'Akhmîm et d'Abydos. La perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrées, la netteté de la perce, la beauté du poli, font honneur aux ouvriers; mais là ne s'arrêtait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe, ils les façonnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains, serpents, animaux, images de divinités. C'étaient autant d'amulettes, et on les estimait moins peut-être pour l'agrément du travail que pour les vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en cornaline était le sang d'Isis et lavait les péchés de son maître (Fig.205). La grenouille rappelait l'idée de la renaissance (Fig.206); la colonnette en feldspath vert (fig.207), celle du rajeunissement divin. L'oeil mystique, |
| l'ouza (Fig.208), lié au poignet ou au bras par une cordelette, protégeait contre le mauvais oeil, contre les paroles d'envie ou de colère, contre la morsure des serpents. Le commerce répandait ces objets dans les régions du monde antique, et plusieurs d'entre eux, ceux surtout qui représentaient le scarabée sacré, furent imités au dehors par les Phéniciens, par les Syriens, en Grèce, en Asie Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en égyptien khopirrou, et son nom dérivait, croyait-on, de la racine khopiri, devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile à comprendre, l'emblème de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabée (Fig.209) est donc un symbole de durée présente ou future; le garder sur soi était une garantie contre la mort. Mille significations mystiques découlèrent de ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachée subtilement à l'un des actes ou des usages de la vie journalière, et les scarabées se multiplièrent à l'infini. Il y en a de toute matière et de toute grandeur, à tête d'épervier, de bélier, d'homme, de taureau, les uns fouillés aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent à peine le vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabéoïdes. Ils sont percés, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour les suspendre. Les plus gros étaient comme l'image du coeur. On les collait sur la poitrine des momies, ailes déployées, et une prière, tracée sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter témoignage contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacité, on joignait à la formule quelques scènes d'adoration: le disque de la lune acclamé par deux cynocéphales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les élytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque, Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs ailes. Les petits scarabées, après avoir servi de phylactère, finirent par n'être plus que des bijoux sans valeur |
| religieuse, comme les croix que nos femmes portent au cou en complément de leur toilette. On en faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus souvent orné de dessins creusés dans la masse, sans modelé d'aucune sorte; le relief proprement dit, celui du camée, était inconnu des lapidaires égyptiens avant l'époque grecque. Les sujets n'ont pas été encore classés, ni même recueillis entièrement. Ce sont de simples combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans signification précise, des symboles auxquels le propriétaire attachait un sens mystérieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un intérêt historique, des souhaits de bonheur, des éjaculations pieuses, des conjurations magiques. Plusieurs scarabées d'obsidienne et de cristal remontent à la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans écriture, sont en améthyste, en émeraude et même en grenat; ils appartiennent aux commencements du premier empire thébain. A partir de la XVIIIe dynastie, on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionné au plus ou moins de dureté de la pierre. C'est, du reste, le cas pour toutes les sortes d'amulettes. Les têtes d'hippopotame, les âmes à visage humain, les coeurs qu'on ramasse à Taoud, au sud de Thèbes, sont à peine ébauchés; l'améthyste et le |
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feldspath vert d'où
on les dégageait présentaient à la pointe une résistance,
presque invincible. Au contraire, les boucles de ceinture,
les équerres, les chevets en jaspe rouge, en cornaline
et en hématite, sont ciselés jusque dans les moindres
détails; les pierres étaient de celles qu'un instrument
médiocre attaque sans difficulté. Le lapis-lazuli est
tendre, cassant; il tient mal ses arêtes et semble ne se
plier à aucune finesse. Les Égyptiens y ont façonné
pourtant des portraits de déesses, des Isis, des Nephthys,
des Nit, des Sokhit, qui sont de véritables merveilles
de délicatesse. Les reliefs du corps y sont poussés avec
autant d'assurance que s'ils étaient ménagés dans une
matière moins capricieuse, et les traits du visage, ne
perdent rien à être étudiés à la loupe. La plupart du
temps on a procédé d'une autre méthode. Au lieu de détailler
le relief, on l'a abrégé autant que possible, et on l'a procuré par larges plans contrariés, sacrifiant le rendu
de chaque partie à l'effet de l'ensemble. Les saillants et
les creux du visage sont accentués fortement. L'épaisseur
du cou, la coupe de la gorge et de l'épaule, l'étroitesse
de la taille, l'évasement des hanches, la rondeur du
ventre sont exagérés. Une arête presque tranchante dessine
la ligne de la cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont légèrement agrandis. Tout cela est le produit
d'un calcul à la fois hardi et judicieux. Une
réduction mathématiquement exacte du modèle n'est
pas aussi heureuse qu'on pourrait croire, lorsqu'il
s'agit de sculpter en miniature. La tête perd son caractère,
le cou paraît trop faible, le buste n'est plus
qu'un cylindre inégalement bosselé, les extrémités ne
semblent plus assez solides pour soutenir le poids
du corps, les lignes principales ne se démêlent plus
du chaos des secondaires. En supprimant le plus des
formes accessoires, et en développant celles qui contribuent
à l'expression, les Égyptiens ont échappé au
danger de ne faire que des figurines insignifiantes.
L'oeil rabat de lui-même ce qu'il y a de trop dans ce
qu'il voit et suppose le reste. Grâce à cette tricherie habile,
telle statuette de divinité, qui mesure à peine trois
centimètres, a presque l'ampleur et la gravité d'un
colosse. Le mobilier des dieux et celui des morts étaient pour une bonne part en pierre solide et durable. J'ai signalé ailleurs les petits obélisques funéraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases d'autel, les stèles, les tables d'offrandes. La mode était de fabriquer les tables en albâtre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit ou en grès rouge sous les rois thébains, en basalte ou en serpentine, à partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et l'on en trouve de toute pierre à toutes les époques. Quelques-unes ne sont que des disques plats ou creusés légèrement en cuvette. D'autres sont rectangulaires et étalent, à la partie supérieure, des pains, des vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptés en relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'écouler au dehors, était recueillie dans un bassin carré, divisé en étages pour montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les réservoirs de Memphis, aux différentes saisons, vingt-cinq coudées en été pendant l'inondation, vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux à la fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses prêtent peu au beau; une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre véritable d'art. Elle est en albâtre. Deux lions debout, accotés, soutiennent une tablette rectangulaire, inclinée en pente douce; une rigole conduit la libation dans un vase placé entre la queue des deux bêtes. Les oies en albâtre de Lisht ne manquent pas non plus de mérite; elles sont coupées en long par le milieu et dûment évidées en manière de boîte. Celles que j'ai vues ailleurs, et en général toutes les figures d'offrandes, pains, gâteaux, têtes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint, sont d'un goût douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas d'ailleurs très fréquentes, et je n'en ai guère rencontré en dehors des tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire, étaient toujours d'un travail très soigné. On n'employait que deux sortes de pierre à les fabriquer, le calcaire et l'albâtre; mais les têtes qui les surmontent étaient souvent en bois peint. Les canopes de Pepi Ier sont en albâtre; en albâtre aussi les têtes humaines des canopes qui appartenaient au roi enterré dans la pyramide méridionale de Lisht. L'une d'elles est même d'une finesse d'exécution qu'on ne saurait comparer |
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qu'à celle de la statue de Khâfrî. Les statuettes
funéraires les plus vieilles que nous ayons jusqu'à présent,
celles de la XIe dynastie, sont
en albâtre, comme les canopes; mais,
à partir de la XIIIe, on en taillait en
calcaire fin. Le travail en est de valeur
très inégale. Quelques-unes sont de
véritables chefs-d'oeuvre et nous rendent
la physionomie du mort aussi
fidèlement qu'une statue pourrait le
faire. Les vases à parfums complétaient le mobilier
des temples et des tombes. La nomenclature
est loin d'en être fixée, et la plupart des termes
spéciaux, que les textes nous fournissent,
restent encore sans équivalent pour nous.
Le grand nombre était en albâtre, tourné et
poli: les uns, disgracieux et lourds (Fig.210);
les autres d'une élégance et d'une diversité
de galbe, qui fait honneur à l'esprit inventif
des ouvriers. Ils sont fuselés et pointus par
en bas (Fig.211), ou arrondis de la panse, étroits à la
gorge, plats à la base (Fig.212). Ils n'ont
point d'ornements, si ce n'est parfois deux
boutons de lotus, en guise d'anse, deux
mufles de lion, une petite tête de femme,
qui fait saillie à la naissance du goulot
(Fig.213). Les plus petits n'étaient pas destinés
à contenir des liquides, mais des
pommades, des onguents médicinaux, des pâtes miellées.
Une des séries les plus importantes comprend des
flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un léger rebord cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les
Egyptiens y mettaient la poudre d'antimoine avec laquelle
ils se noircissaient les sourcils et les yeux. Cet
étui à kohol était un des objets de toilette le plus répandu, le seul peut-être dont l'usage fût commun à
toutes les classes de la société. La fantaisie
s'en mêlant, on lui donna toute sorte de
formes empruntées à l'homme, aux plantes,
aux animaux. C'est un lotus ouvert, un
hérisson, un épervier, un singe serrant
une colonne contre sa poitrine ou grimpant
le long d'une jarre, une figure grotesque
du dieu Bîsou, une femme agenouillée
dont le corps évidé contenait la
poudre, une jeune fille qui porte une
amphore. L'imagination des artistes une
fois lancée dans cette voie ne connut plus de limites,
et tout leur fut bon, le granit, le diorite, la brèche et
le jade rosé, l'albâtre, puis le calcaire
tendre, dont le grain se prêtait mieux
à rendre leurs caprices, puis une
substance plus complaisante et plus souple
encore, la terre peinte et émaillée. Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas
développé aussi pleinement en Égypte qu'il a fait en
Grèce, ce n'est pas faute de matière première. La vallée
du Nil fournit en abondance une argile fine et ductile,
dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on
s'était donné la peine de la préparer avec soin; mais
on lui préféra toujours les métaux et la pierre dure
pour les objets de luxe, et le potier se contenta de fournir aux besoins les plus communs du ménage ou
de la vie courante. La terre était prise sans choix, à
l'endroit même où l'ouvrier se trouvait pour le moment,
mal lavée, mal pétrie, puis façonnée au doigt, sur un
tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait
avec la main. |
| La cuisson était fort inégale. Certaines pièces ont été à peine exposées à la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la dureté de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune quelques vases d'une pâte jaune ou rouge, mêlée souvent, comme celle des briques, de paille ou d'herbe finement hachée. Ce sont des jarres de forte taille, sans pied, ni anse, à la panse |
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ovoïde, au col bas, à l'orifice
largement ouvert et bordé d'un bourrelet, des marmites
et des pots de ménage où l'on emmagasinait les provisions
du mort, des coupes plus ou moins profondes, des assiettes à fond plat, semblables à celles que les
fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois même
des services de table ou de cuisine en miniature, destinés
à remplacer les services de grandeur naturelle,
trop coûteux pour les pauvres gens. La surface est
rarement vernie, rarement polie et lustrée, le plus souvent
recouverte d'une couche uniforme de peinture
blanchâtre, qui n'a point reçu le coup de feu et se détache
au moindre choc. Aucun dessin à la pointe, aucun
ornement en creux ou en relief, aucune inscription,
mais, autour du col, les traces de quatre ou cinq filets
parallèles noirs, rouges ou jaunes. Les poteries des
premières dynasties thébaines que j'ai recueillies à
El-Khozam et à Gébéléïn sont plus soignées d'exécution
que celles des dynasties memphites. Elles se répartissent en deux classes. La première comprend des vases à
panse lisse et nue, noire par en bas, rouge sombre par
en haut. L'examen des cassures montre que la couleur
était mêlée à la pâte pendant le brassage: les deux zones,
préparées séparément, étaient soudées ensuite de façon
assez irrégulière, puis glacées uniformément. La seconde
classe contient des vases de formes très variées,
souvent bizarres, d'une terre rouge
ou jaune terne, grands cylindres fermés
par un bout, plats, oblongs,
rappelant la coupe d'un bateau,
burettes conjuguées, deux à deux,
mais ne communiquant pas ensemble
(Fig.215). L'ornementation est répandue sur toute la
surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirées
parallèlement l'une à l'autre ou entre-croisées, en lignes
ondées, en rangées de points ou de petites croix combinées
avec les lignes, le tout en blanc quand le fond
est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou blanchâtre.
De temps en temps, des figures d'hommes ou
d'animaux s'intercalent au milieu des combinaisons
géométriques. Le dessin en est rude, presque enfantin,
et c'est à peine si l'on y reconnaît des troupeaux d'antilopes
ou des scènes de chasse à la gazelle. Les manoeuvres
qui produisaient ces esquisses grossières étaient
pourtant contemporains des artistes qui décoraient les
grottes de Béni-Hassan. Pour la période des grandes
conquêtes, les tombeaux thébains nous ont fourni de
pleins musées de poteries, malheureusement assez peu
intéressantes. D'abord des figurines funéraires, rapidement
modelées à la main dans des galettes d'argile allongées. Un peu de terre pincé entre les doigts, et le
nez sort de la masse; deux pastilles et deux moignons
ajoutés après coup représentent les yeux et les bras. Les
plus soignées ont été façonnées dans des moules en terre
cuite dont nous possédons de nombreux spécimens.
Elles étaient généralement coulées d'une seule pièce,
puis retouchées légèrement, cuites, peintes, au sortir du
four, en rouge, en jaune et en blanc, chargées enfin
d'hiéroglyphes à la pointe ou au pinceau. Plusieurs
sont d'un style très fin et égalent presque les figurines
en calcaire: celles du scribe Hori, conservées au
musée de Boulaq, ont environ quarante centimètres de
haut et montrent ce que les Égyptiens auraient pu
faire en ce genre s'ils avaient voulu s'y adonner. Les
cônes funéraires étaient des objets de pure dévotion,
que l'art le plus consommé n'aurait pas réussi à rendre
élégants. Figurez-vous une masse de terre conique,
étirée de long, timbrée à la base d'un cachet sur lequel
étaient imprimés le nom, la filiation, les titres du possesseur,
et enduite jusqu'à la pointe d'une couche de couleur
blanchâtre: c'étaient des simulacres de pains
d'offrandes, destinés à nourrir le mort éternellement.
Beaucoup des vases qu'on déposait dans la tombe sont
peints en imitation d'albâtre, de granit, de basalte, de
bronze ou même d'or, et sont la contrefaçon à bon
marché des vases en matières précieuses que les riches
donnaient aux momies. Parmi ceux qui ont servi à
contenir de l'eau et des fleurs, quelques-uns sont revêtus
de dessins au trait rouge et noir (Fig.216), cercles
et rubans concentriques (Fig.217), méandres, emblèmes
religieux (Fig.218), lignes croisées simulant des filets à mailles étroites, cordons de fleurs ou de boutons,
tiges chargées de feuilles qui descendent du goulot sur
la panse ou remontent de la panse au goulot: ceux
du tombeau de Sennotmou avaient, sur
l'une des faces, un large collier, analogue
au collier des momies, et peint des plus
vives couleurs pour imiter les fleurs naturelles
ou les émaux.
Les canopes en terre
cuite, rares à la XVIIe dynastie, deviennent
de plus en plus fréquents à mesure
que Thèbes s'appauvrit. Les têtes qui les recouvrent
sont ordinairement jolies de coupe et d'expression,
surtout la tête humaine. Modelées à la
main, évidées pour diminuer le poids, puis
cuites longuement, on les revêtait chacune des
couleurs particulières au génie qu'elles représentaient.
Vers la XXe dynastie, l'usage s'établit d'y enfermer
le corps des animaux sacrés. Ceux
qu'on trouve près d'Akhmîm contenaient des
chacals et des éperviers; ceux de Saqqarah,
des serpents, des rats embaumés, des oeufs;
ceux d'Abydos, des ibis. Les derniers sont
de beaucoup les plus beaux. La déesse protectrice
Khouit étend ses ailes sur la panse,
tandis qu'Hor et Thot présentent la bandelette
et le vase à onguent: le tout est en bleu
et rouge sur fond blanc. A partir de l'époque grecque,
la pauvreté augmentant toujours, la fabrication s'étendit
des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez, Ahnas-el-Médinéh,
le Fayoum, Assouân, la Nubie, possèdent des nécropoles
entières ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite. Plusieurs ont l'apparence
des caisses oblongues, arrondies aux deux
bouts, au couvercle en dos d'âne. Celles qui ont encore
la forme humaine sont de style barbare. La tête est surmontée
d'une sorte de boudin qui simule l'ancienne
coiffure égyptienne, les traits du visage sont indiqués
en deux ou trois coups de pouce ou d'ébauchoir: deux
petites pelotes, appliquées gauchement sur la poitrine,
marquent un cercueil de femme. Même en ces derniers
temps de la
civilisation égyptienne,
les pièces
les plus grossières
sont les seules qui
gardent la teinte
naturelle de la terre. Là, comme ailleurs, on la cachait
presque toujours sous une couche de couleur ou
d'émail richement coloré. Le verre a été connu en Égypte de toute antiquité. La fabrication en est représentée dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'années avant notre ère (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au bout de sa canne une petite quantité de matière en fusion, et la soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir à la flamme pour l'empêcher de durcir pendant l'opération. L'analyse chimique montre que le verre égyptien avait à peu près la même composition que le nôtre; mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des quantités relativement considérables de substances étrangères, cuivre, oxyde de fer et de manganèse, dont on ne savait pas le débarrasser. Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte très pure; il a une nuance incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pièces, de mauvaise fabrication, se sont décomposées dans toute leur épaisseur, et tombent, à la moindre pression, en lamelles ou en poussière irisée. D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidité, mais elles sont striées et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une homogénéité et d'une limpidité parfaites. La vogue ne s'attachait pas, comme chez nous, aux verres incolores; elle était aux verres de couleur, opaques ou transparents. On les teignait en mêlant des oxydes métalliques aux ingrédients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les bleus, du cuivre pour les verts, du manganèse pour les violets et pour les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'étain pour les blancs. Une variété de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de l'humidité. Toute cette chimie était empirique et de pur instinct. Les ouvriers trouvaient autour d'eux les éléments nécessaires, ou les recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans être toujours assurés d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs combinaisons les plus harmonieuses étaient dues au hasard, et ils ne pouvaient pas les reproduire à volonté. Les masses qu'ils obtenaient de la sorte atteignaient parfois des dimensions considérables: les auteurs classiques nous parlent de stèles, de cercueils, de colonnes d'une seule pièce. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'à la fabrication des petits objets, surtout à la contrefaçon des pierres fines. Si peu coûteuses qu'elles fussent sur les marchés de l'Égypte, elles n'étaient pas accessibles à tout le monde. Les verriers imitèrent l'émeraude, le jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection que nous sommes souvent embarrassés aujourd'hui pour distinguer les pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou en calcaire à la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux, pendeloques de colliers, rubans et baguettes étroites, plaques chargées d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de déesses. On en faisait des yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze, des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des hiéroglyphes, on les découpait en hiéroglyphes, on en composait des inscriptions entières qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou dans le métal. Les deux caisses où reposait la momie de Notemit, mère du pharaon Hrihor-Siamon, sont décorées de cette manière. Une feuille d'or les recouvre en entier, à l'exception de la coiffure et de quelques détails: les textes et les parties principales de l'ornementation sont formés d'émaux, dont les teintes vives se détachent sur le ton mat de l'or. Les momies du Fayoum étaient enduites de plâtre ou de stuc, où l'on incrustait les scènes et les légendes qu'on se contentait de peindre partout ailleurs. Les plus grandes étaient composées de plusieurs morceaux de verre, rapportés et retouchés au ciseau à l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la déesse Mâït a les nus, la face, les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu très sombre, la plume en filets alternativement bleus et |
| jaunes, la robe en rouge haricot. Sur le naos en bols, récemment découvert dans le voisinage de Daphné, et sur un fragment de cercueil du musée de Turin, les hiéroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un éclat et d'une richesse à peine concevables. Verres filigranés, verres gravés et taillés, verres soudés, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Égyptiens n'ont rien ignoré. J'ai eu entre les mains une règle carrée, formée de baguettes multicolores agglutinées, et dont la tranche laissait lire le cartouche d'un des Amenemhât: le motif se prolongeait dans la masse, et, à quelque endroit de la hauteur qu'on le coupât, le cartouche reparaissait. Les verres à miniatures remplissent presque à eux seuls une vitrine entière du musée de Boulaq. Ici, c'est un singe à quatre pattes, qui flaire un gros fruit posé à terre. Là, un portrait de femme, dessiné de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadré de rouge. La plupart des plaques ne représentent que des rosaces, des étoiles, des fleurs isolées ou mariées en bouquet. Une des plus petites porte un boeuf Apis, à la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en est si délicat qu'il ne perd rien à être examiné à la loupe. La plupart des objets de ce genre ne sont pas antérieurs à la première dynastie saïte; mais les fouilles exécutées à Thèbes ont prouvé que, dès le Xe siècle avant |
| notre ère, le goût et, par suite, la fabrication des verres multicolores étaient chose commune en Égypte. On a recueilli, à Gournét-Murraï et à Shéikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes à l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames debout sur leurs pattes de derrière, canards accouplés, en pâtes bleues, rouges, jaunes, mélangées, mais des vases du type de ceux qu'on est accoutumé à considérer comme étant de travail phénicien et cypriote. Voici, par exemple, une petite oenochoé en verre bleu clair semi-opaque (Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et les palmes de la panse sont tracés en jaune. Voici encore une ampoule lenticulaire, haute de huit centimètres (Fig.221), à fond bleu marin d'une intensité et d'une pureté admirables, sur lequel un semis de feuilles de fougère s'enlève en jaune, d'un trait fin et hardi; deux petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur le rebord du goulot. Une amphore de même taille est d'un vert olive profond et demi- |