Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être subordonné à l’amour de l’humanité. Peut-être cette maxime, ainsi énoncée, est-elle le seul passage qui décèle l’ouvrage d’un moderne. L’amour de la patrie, chez les anciens, étouffoit, ou du moins diminuoit tout autre sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les notes prétend-il que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le premier des philosophes, appliquant la philosophie à l’étude des mœurs, se crut citoyen de tous les lieux où il y a des hommes.» (V. Entr. de Phocion, p. 122, 123, 124.)

Il est certain que ce sentiment de bienveillance universelle, tout sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour de la patrie, qui, comme toutes les sortes d’amours, n’est qu’un sentiment de préférence.

7o. Observations sur l’histoire de France.

Deux volumes, Genève, 1765.

([Page 22] de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces observations les mêmes difficultés que pour le droit public. Chaque ouvrage utile est une conquête qu’il faut remporter sur les préjugés. Des courtisans ne manquèrent pas de trouver ce livre dangereux, comme contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire des réverbères de Duclos; et sans la protection d’un ministre qui ne craignoit pas les réverbères[l], cet excellent ouvrage auroit été étouffé dès sa naissance.

[l] Le duc de Choiseuil.

Quelques personnes qui en avoient une autre idée, désiroient que l’auteur donnât à son livre le titre d’histoire de notre ancien gouvernement, et de ses révolutions: sa modestie ne lui a pas permis d’adopter un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât lui-même avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit public. (Préface des observations.)

En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec ses raisonnemens; sa critique est sûre, ses exemples bien choisis, ses citations précieuses et décisives: également éloigné des systêmes de Dubos et des paradoxes de Boulainviliers, il les combat tous deux avec avantage; il cherche et trouve souvent la vérité. Les points les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de préférence: il n’élude jamais les difficultés; tout ce qu’il traite, il l’éclaircit. Aux connoissances du savant, il joint le mérite plus rare d’un jugement sain, d’une érudition bien digérée, d’une critique lumineuse. Cet ouvrage doit être le guide de tous ceux qui veulent étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir d’une histoire nationale, c’est sur-tout dans les écrits de Mably qu’il faudra puiser les principes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques, enfin l’esprit général qui doit animer ce bel ouvrage, encore à faire, le seul peut-être que les Français aient à envier aux Romains.

Ce qui reste à imprimer des observations, formera trois volumes égaux aux premiers. Parmi les nombreux morceaux qui peuvent exciter l’intérêt, nous nous contenterons d’indiquer le chapitre intitulé: «des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre une forme différente qu’en France;» la peinture des désordres du règne de Charles VI, et de la sombre politique de Louis XI, qui nous ont paru des tableaux dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain dit des états-généraux, des trois ordres, des prétentions des corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c.

L’auteur s’est arrêté au commencement du règne de Louis XIV: il a seulement ajouté quelques réflexions générales sur la dernière révolution de la magistrature, et sur le caractère des ministres qui l’ont opérée. L’abbé de Mably affectionnoit singulièrement cette suite des observations, comme y ayant déposé des vérités qui deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; et nous en parlant vers les derniers temps de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est mon testament.»