Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances, des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais, ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de détromper.

La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres, répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands, peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits; les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons, que ses fils en firent aisément la conquête.


CHAPITRE II.

Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples soumis à la domination des Français.

Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer.

Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres; si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice, ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation.

Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci.

Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république, dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des habitans de leur ressort.

Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres, ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation.