Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence, elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple. Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée. Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de leur avarice et de leur ambition.
Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître que leur service militaire fut dans son origine une prérogative seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur.
Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir? Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats, et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au clergé la plus grande autorité?
Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation, éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les seigneurs les plus accrédités.
Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de son état.»
CHAPITRE VI.
Progrès de la fortune des maires du palais sous les successeurs de Clotaire II.—Inconsidérations de la noblesse à leur égard.—Ils s’emparent de toute l’autorité.—Charles Martel établit de nouveaux bénéfices.—Pepin monte sur le trône.
Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances, commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres, de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de capitaines et de favoris de la nation.
Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se mirent à la tête de la conjuration.