Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce règne foible et malheureux: personne n’ignore que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, fut enfin la victime de l’ambition de Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin et Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice dont ils avoient pénétré les intentions, que reconnoissans de ses perfides bienfaits, se liguèrent une seconde fois avec Lothaire. Ces princes se jouèrent de la religion, qui servoit de voile à leur perfidie. Des évêques, qui n’étoient que leurs instrumens, parurent les auteurs de la disgrace de Louis. Flattés de se voir les dépositaires des droits des nations, et les juges d’un empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, et le reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard de Soissons.

Ce prince y auroit été oublié, si l’union de ses fils avoit pu subsister; mais Lothaire, qui, dès qu’il se crut le maître de l’empire, ne sentit plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut les réduire à n’être que ses lieutenans. Ces princes indignés prirent les armes, et remplacèrent leur père sur le trône, où, n’éprouvant jusqu’à sa mort que de nouvelles disgraces, il fut continuellement occupé à rendre ridicule, par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit revêtu, à craindre les trahisons de ses fils, et à leur pardonner leurs révoltes. Tandis que l’autorité royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, sans le savoir, les haines de ses fils, et portoit ainsi le dernier coup au gouvernement. En prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit les plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs divisions, et souffloit le feu des guerres civiles qui devoient perdre sa maison.

Charlemagne, qui connoissoit le poids énorme de la royauté, parce qu’il en avoit rempli tous les devoirs, comprit qu’il devoit y avoir une certaine proportion entre l’étendue d’un état et celle de l’esprit humain, sans quoi la politique trop foible ne peut embrasser toutes les parties de l’empire, et voir naître rapidement des abus auxquels il n’est bientôt plus possible de remédier. Dans le point de grandeur où la puissance des Français étoit parvenue, tandis que leurs connoissances étoient si médiocres et leurs vices si grands, il étoit heureux que l’usage de partager le royaume entre les fils du prince, subsistât encore. Il eût été dangereux de ne faire qu’un seul empire des trois royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun en particulier étoit non-seulement en état de résister à ses ennemis, mais même de les subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs habitations ces restes de barbares qui continuoient à infester les mers, et à faire des descentes et des courses dans les différentes provinces de l’Europe.

Bien loin d’assujettir les trois royaumes des Français à des devoirs réciproques, Charlemagne les rendit absolument indépendans les uns des autres. Au lieu de songer à confondre leurs intérêts, il voulut qu’ils n’eussent rien à démêler ensemble, et disposa leurs provinces de façon qu’ils ne pussent avoir aucune querelle au sujet de leur territoire, que leurs frontières se trouvassent naturellement fortifiées, et que, sans avoir sujet de s’offenser, ils pussent cependant se secourir contre les attaques des étrangers.

Il étoit défendu[69] à chaque prince de recevoir dans ses états quelque sujet mécontent de l’un de ses frères, et d’interposer même ses bons offices en sa faveur. Charlemagne craignoit que des transfuges ne communiquassent leur chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel ils se retireroient. Il vouloit empêcher qu’une cour ne s’exposât à des refus humilians en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force de négociations, des complaisances propres à produire de l’aigreur, ou du moins un ressentiment secret, souvent nuisible au bien de la paix. Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices d’un autre prince que celui dont on étoit sujet. Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession que ce fût dans les royaumes de ses frères, et permit cependant à leurs sujets de former entre eux des alliances par le mariage.

Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que Charlemagne, et tout fut perdu sans ressource. Croyant, parce qu’il étoit extrêmement foible, timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais être trop étendu ni trop puissant, il ne forma qu’un seul corps politique des trois royaumes qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve. Il établit entre eux une sorte de subordination[70] domestique, fondée sur l’âge et les degrés de parenté des princes qui les gouverneroient. Lothaire, en qualité de fils aîné, devoit avoir sur ses frères et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire prétendoit s’être réservée en donnant d’abord des royaumes à ses enfans, mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui causa la plupart des malheurs de son règne.

Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, devoient conférer ensemble sur les affaires générales et particulières de leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux derniers se rendroient chez leur frère aîné, lui porteroient des présens; et que celui-ci, après les avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des marques de sa libéralité. Louis et Charles ne pouvoient ni se marier, ni entreprendre une guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement de Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur les autres un droit pernicieux d’inspection et de correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, refuseroit de réparer ses injustices.

Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques de Charlemagne, les plus sages qu’il fût alors possible de prendre, ne fussent pas cependant capables de prévenir des soupçons, des haines, et même des ruptures ouvertes entre des princes avares, inquiets et ambitieux; mais les dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient nécessairement produire entre les princes même les plus modérés. Aussi les règnes de Lothaire, de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, déjà ennemis les uns des autres avant la mort de leur père, ne furent-ils qu’une longue suite de guerres civiles.

Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement de Louis-le-Débonnaire, lui firent perdre les prérogatives qu’il s’étoit attribuées et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement. L’audace de ses fils rendit tout le monde audacieux; il ne fut plus question de craindre les lois, mais de se faire craindre; et dans l’anarchie où l’état se précipitoit, la justice fut obligée de céder à la force. Des princes tels que Lothaire et ses frères, tombèrent dans le dernier mépris. Toujours acharnés à se perdre, se susciter des ennemis, se tendre des piéges, et se débaucher mutuellement leurs créatures par les plus basses complaisances, ils mirent en honneur la révolte et la perfidie. Ils furent obligés de dissimuler les entreprises qu’on formoit contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils ne pouvoient rien punir; et de traiter continuellement avec la noblesse et le clergé pour avoir des secours qui leur étoient dus, qu’on ne leur accordoit presque jamais, ou qui les rendoient plus ambitieux, plus entreprenans, plus injustes, plus téméraires, et par conséquent plus foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir.

Si Lothaire ne fut plus en état de repousser les Sarrasins qui infestoient la Méditerranée et l’Italie, Louis-le-Germanique de contenir dans le devoir les peuples de Germanie qui étoient ses tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les Bretons qui affectoient une entière indépendance dans l’Armorique; si leurs royaumes furent ouverts aux courses des Normands, la nation française ne manquoit pas des forces nécessaires pour se faire respecter, mais de l’art de les réunir, et sur-tout de les employer avec avantage. Personne ne sachant commander, personne ne savoit obéir. C’est l’anarchie et non pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à cette journée, elle ne laissoit pas la nation sans ressources. Les historiens n’ont pas fait attention que cent mille hommes de plus ou de moins dans trois royaumes qui embrassoient la plus grande partie de l’Europe, et dont tout citoyen étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; c’est la ruine des lois, qui entraînoit celle de leur domination; c’est l’indépendance des grands, c’est la servitude, c’est la misère du peuple qui faisoient chanceler l’état.