Je m’arrête à regret sur ces temps malheureux qui préparoient les plus funestes divisions. Je jetterois un voile épais sur les erreurs de nos pères, s’il n’importoit à leur postérité de les connoître, et d’en développer les causes pour ne pas retomber dans les mêmes malheurs. Je me suis imposé la tâche pénible d’étudier les mœurs et les préjugés qui ont presque été la seule règle de notre nation; je dois suivre, dans les différentes conjonctures où elle s’est trouvée, la trace de l’esprit qui les faisoit agir; et toute l’histoire de ce siècle deviendroit une énigme, si on ne faisoit pas connoître dans un certain détail la conduite des états de 1355.
Un des moyens les plus efficaces pour faire respecter la nouvelle ordonnance qu’ils avoient dictée, c’étoit d’accorder un pouvoir très-étendu à leurs officiers qui devoient les représenter après la séparation de l’assemblée. Il falloit leur donner des forces supérieures à celles des abus qu’on vouloit détruire, et qui étoient accrédités par l’habitude, et chers à des hommes puissans. On ne couroit aucun danger, en confiant à ces magistrats la plus grande autorité, parce qu’elle auroit été combattue et réprimée par l’autorité encore plus grande que le prince affectoit, et que, n’étant d’ailleurs que passagère, elle auroit toujours été soumise à la censure des états mêmes qui l’auroit renforcée.
On négligea cet article préliminaire, et le devoir des généraux des aides étant dès-lors plus étendu que leur puissance, ils devoient nécessairement échouer dans leurs entreprises, et leur zèle pour le bien public ne pouvoit produire que de vaines contradictions. Par quelle inconséquence, qu’on ne peut définir, les élus envoyés dans les bailliages eurent-ils le droit de convoquer[197] à leur gré des assemblées provinciales, tandis que les neuf généraux ou surintendans des aides ne furent pas les maîtres d’assembler les états-généraux? Si on jugeoit ce pouvoir utile dans les uns, pourquoi ne le jugeoit-on pas également utile dans les autres? Les surintendans auroient paru armés en tout temps des forces de la nation entière; et assurés de cette protection toujours présente, ils auroient eu sans effort la fermeté, la constance et le courage que les états exigeoient inutilement d’eux.
Les états voulurent que leurs délégués prissent des commissions[198] du prince, et qu’en tenant leur pouvoir de lui, ils devinssent en quelque sorte ses officiers: c’étoit rendre leur état douteux, et rapprocher de la cour des hommes qu’on ne pouvoit trop attacher à la nation: comme il étoit décidé que l’unanimité des trois ordres seroit nécessaire pour former une résolution définitive, et que les avis de deux chambres ne lieroient pas la troisième, on soumit aussi les surintendans des aides à la même unanimité dans leurs délibérations. Ce réglement bizarre, qui n’étoit propre qu’à retarder l’activité des états, suspendoit toute action dans leurs représentans; et en les empêchant de conclure, de prononcer et d’agir, ne leur laissa qu’un pouvoir inutile. Il semble que les surintendans étant en nombre égal de chaque ordre, ils auroient dû délibérer en commun, et décider les questions à la pluralité des suffrages. Outre que cette forme auroit donné plus de célérité à leurs opérations, elle auroit encore servi à rapprocher le clergé, la noblesse et le peuple; et à confondre leurs intérêts, d’où il seroit résulté une plus grande autorité pour le corps entier de la nation. Les états prévinrent l’espèce d’inaction qui naîtroit nécessairement de l’ordre qu’ils avoient établi, ou plutôt des entraves qu’ils avoient mises à leurs ministres; et pour la prévenir, ils firent une seconde faute peut-être aussi considérable que la première. Leurs représentans purent porter leurs débats au parlement chargé de les concilier; c’est-à-dire, qu’ils reconnurent en quelque sorte pour leurs juges, ou du moins leurs arbitres, des magistrats dévoués par principe à toutes les volontés de la cour, partisans du pouvoir arbitraire, et dont plusieurs entroient même dans le conseil du prince.
Tandis que les états laissoient leur ouvrage ébranlé et chancelant de tout côté, ils s’occupèrent infructueusement à proscrire plusieurs vices et plusieurs abus qui seroient tombés d’eux-mêmes, si l’assemblée de la nation avoit eu la prudence de ne songer qu’à affermir son crédit. Jean s’engagea pour lui, et au nom de ses successeurs, de ne plus fabriquer que de bonnes espèces, et de ne les point changer. Il fut ordonné que ses officiers, tels que ses lieutenans, le chancelier, le connétable, les maréchaux, le maître des arbalétriers, les maîtres d’hôtel, les amiraux, etc., qui avoient étendu jusqu’à eux le droit de prise, seroient désormais traités comme des voleurs publics, s’ils vouloient encore en user. Pour prévenir toute exaction injuste de leur part, il leur fut même défendu d’exiger qu’on leur prêtât de l’argent ou des denrées. On restreignit la juridiction qu’ils s’étoient attribuée dans les affaires relatives aux fonctions de leurs charges. Les tribunaux multipliés à l’infini n’avoient encore qu’une juridiction vague, et aussi incertaine que les coutumes qui l’avoient formée, et on voulut donner des règles à la justice. On tenta de fixer les droits des maîtres des requêtes, et on arrêta les entreprises des maîtres des eaux et forêts, qui étoient devenus les tyrans les plus incommodes des seigneurs.
On défendit aux officiers du roi d’acheter les obligations des citoyens trop foibles ou trop peu accrédités pour contraindre leurs débiteurs à les payer; ce qui suppose dans les personnes attachées à la cour autant de bassesse que d’avarice, et dans les tribunaux une vénalité odieuse, ou du moins une sorte de complaisance criminelle pour les riches, et d’indifférence pour les pauvres. On interdit tout commerce aux ministres du roi, aux présidens du parlement, et généralement à tous les officiers royaux, qui, sans doute, profitant avec lâcheté du crédit que leur donnoient leurs places pour faire des monopoles, mettoient toute la nation à contribution, et ruinoient également tous les ordres du royaume. Pour le dire en passant, c’est peut-être cette loi qui commença à avilir le commerce, que les seigneurs les plus considérables n’avoient pas jugé autrefois indigne[199] d’eux; enfin, on ordonna aux officiers militaires de compléter leurs compagnies. Il fut défendu sous de sévères peines de présenter aux revues des passe-volans; et pour payer aux capitaines la solde de leurs troupes, il ne suffit plus qu’ils affirmassent qu’elles étoient complètes, ou qu’ils donnassent simplement la liste de leurs hommes d’armes.
Cette réforme prématurée fut précisément ce qui contribua davantage à ruiner le crédit naissant des états, et à faire mépriser l’ordonnance qu’ils avoient obtenue du roi, ou qu’ils lui avoient dictée. Les ministres, les courtisans, les officiers de justice et de guerre dont on vouloit arrêter les déprédations, se trouvèrent unis par un même intérêt, et formèrent une conjuration contre la nouvelle loi. Ils irritèrent aisément un prince dur, naturellement emporté, peu instruit des devoirs de la royauté, et peut-être aussi jaloux par avarice que par ambition de gouverner arbitrairement. Ils lui persuadèrent qu’il alloit être l’esclave de l’avarice des états, qui, le trouvant assez riche, le contraindroient bientôt à se contenter de ses domaines; et qu’il importoit à sa gloire de violer les engagemens qu’ils avoient eu la témérité criminelle de lui faire contracter.
Il n’étoit pas besoin de beaucoup d’intrigues, de cabales et d’efforts pour rendre sans effet une ordonnance qui, embrassant un trop grand nombre d’objets, et n’ayant que des défenseurs sans force, ne pouvoit être observée. Toutes les personnes intéressées à la conservation des abus, crurent le danger plus grand et plus pressant qu’il n’étoit en effet. Ignorant, pour ainsi dire, le caractère mobile et léger de la nation, leur avantage sur les surintendans des aides et les élus, et le pouvoir que le temps et l’habitude leur avoient donné sur les esprits, elles firent des ligues et des confédérations. Leur crainte et leur haine allèrent même jusqu’à vouloir faire assassiner ceux qu’on regardoit comme l’ame et les auteurs de la réforme projetée par les états. Il fallut permettre à ceux-ci de se faire accompagner par six hommes d’armes et ordonner à tous les justiciers de leur prêter main-forte en cas de besoin.
A une si grande tempête, que pouvoient opposer les généraux des aides et les élus des bailliages? Trop foibles pour remplir les fonctions difficiles dont on les avoit chargés, et exposés à tous les périls dont les ennemis des états les menaçoient, tantôt ouvertement et tantôt en secret, ils ne tentèrent même pas de faire leur devoir. Après s’être laissé intimider, ils se laissèrent corrompre; et profitant enfin sans pudeur du crédit que leur donnoit leur emploi, pour accroître leur fortune domestique, ils violèrent[200] eux-mêmes les lois dont ils devoient être les gardiens et les protecteurs.
Le gouvernement se comporta avec une sorte de modération jusqu’au mois de mars suivant, que les états devoient se rassembler pour examiner et juger si les subsides qu’ils avoient accordés, suffiroient aux dépenses de la guerre; mais il ne cacha plus ses vrais sentimens, dès qu’il vit que cette dernière assemblée n’avoit pris aucune nouvelle mesure pour affermir son autorité, et faire exécuter son ordonnance. Le roi Jean obtint un nouveau secours établi en forme de capitation; et ce fut un signal pour les conjurés qui, n’ayant plus rien à ménager, ne gardèrent aucune mesure. Sous prétexte de subvenir aux besoins du royaume, qui étoient, il est vrai, excessifs, mais moins grands cependant que l’avarice du conseil, on augmenta la perception des droits par des interprétations abusives[201]. On abandonna la lettre de la loi, et prétendant en suivre l’esprit, on exigea les impositions avec une extrême dureté.