Il ne faut pas cependant reprocher à ce prince seul d’avoir entretenu dans l’Europe la fermentation que les guerres de Louis XII y avoient fait naître. En effet, Charles-Quint n’avoit pas besoin que François I lui eût disputé l’Empire, et voulût, à l’exemple de ses prédécesseurs, se faire un établissement en Italie, pour être jaloux de sa réputation et le haïr. Né avec cette ambition extrême qui ne voit aucun obstacle, ou qui espère de vaincre toutes les difficultés, il avoit appris dès sa plus tendre enfance que la France avoit des torts avec ses pères. Héritier de la maison de Bourgogne, de Maximilien et de Ferdinand, il croyoit avoir des droits à revendiquer et des injures à venger. Outre les provinces considérables qu’il occupoit en Allemagne, ce prince possédoit l’Espagne, les Pays-Bas, la Franche-Comté et le royaume de Naples. Ces états dispersés lui offroient de tous côtés des frontières et des ennemis; il auroit dû en être effrayé; et il ne regarda ces différentes possessions que comme autant de places d’armes d’où il pouvoit, en quelque sorte, menacer et dominer toutes les puissances de l’Europe. Son ambition s’accrut par les choses mêmes qui auroient dû la ralentir; et il se persuada d’autant plus facilement qu’il parviendroit à la monarchie universelle, que l’Amérique lui prodiguoit des richesses immenses.

Assez habile pour découvrir les causes qui avoient fait échouer l’ambition de la France, il crut qu’une puissance aussi considérable que la sienne n’éprouveroit pas les mêmes disgraces. Il sentoit la supériorité de génie qu’il avoit sur les princes ses contemporains, et il eut la confiance qui l’accompagne ordinairement. L’Europe admira sa prudence, son courage, son activité; et si, malgré ses talens, il eut le sort de Louis XII, le mauvais succès de ses entreprises auroit vraisemblablement instruit ses alliés et ses ennemis de leurs vrais intérêts, et les états ne se seroient point livrés à cette politique de conquête et de rapine qui devoit leur être si funeste. Malheureusement Charles-Quint parvint, à force d’art, à faire quelques acquisitions, et il n’en fallut pas davantage pour justifier sa conduite. On crut que l’ouvrage qu’il n’avoit qu’ébauché pouvoit être consommé; les uns tremblèrent, les autres eurent plus de confiance. On se fit des misérables principes de fortune, d’agrandissement et de défense, qui furent regardés comme les maximes de la plus saine politique; et toute l’Europe fut emportée par un mouvement rapide de préjugés, d’erreurs et de passions, qui n’a été ni suspendu ni calmé par deux siècles de guerres malheureuses et infructueuses.

Tandis que les princes s’accoutumoient à penser que tout l’art de régner est l’art d’agrandir ses états, leurs sujets sortirent de l’ignorance où jusques-là ils avoient été plongés. On diroit que les esprits étonnés par cette espèce de grandeur et d’audace que présentoit la politique nouvelle, s’agitèrent et sentirent de nouveaux besoins. L’occident étoit préparé à prendre de nouvelles mœurs, lorsque les Grecs, qui fuyoient après la prise de Constantinople, la domination des Turcs, transportèrent en Italie les connoissances qui s’étoient conservées dans l’empire d’Orient. Les lumières commencèrent à se répandre, mais elles ne se portèrent malheureusement que sur des objets étrangers au bonheur des hommes. Les Grecs depuis long-temps n’avoient plus rien de cette élévation d’ame qui avoit rendu leurs pères si illustres. Vaincus par les étrangers, avilis sous un gouvernement tyrannique et fastueux, ils ne connoissoient que des arts inutiles, et cultivoient moins les lettres en philosophes qu’en sophistes ou en beaux esprits. Des hommes accoutumés à l’esclavage étoient incapables de voir dans l’antiquité ces grands modèles qu’elle offre à l’admiration de tous les siècles, et d’y puiser la connoissance des droits et des devoirs des citoyens, et des ressorts secrets qui font le bonheur ou le malheur des nations. Sous de tels maîtres, les Italiens ne firent que des études frivoles, et s’ils eurent plus de talens, ils n’en furent guère plus estimables.

Une émulation générale excita le génie, et dans tous les genres l’esprit humain fit un effort pour franchir ses limites et rompre les entraves qui le captivoient. Le commerce, autrefois inconnu, ou du moins extrêmement borné dans ses relations, fit subitement des progrès considérables. Une certaine élégance qui s’établit dans quelques manufactures de l’Europe, fit malheureusement dédaigner les arts grossiers, qui jusqu’alors avoient suffi. Le faste des rois et le luxe des riches aiguillonnèrent l’industrie des pauvres, et on crut augmenter son bonheur en multipliant les besoins de la mollesse et de la vanité. Qui reconnoîtroit sous le règne de François I les petits fils des Français, dont les mœurs encore rustiques se contentoient de peu, et n’avoient qu’un faste sauvage? Le goût funeste des choses rares et recherchées se répandit de proche en proche dans la plupart des nations. Que nous sommes insensés de ne pas voir que plus de bras travaillent à la composition de nos plaisirs et de nos commodités, moins nous serons heureux! déjà l’Europe n’a plus assez de richesses et de superfluités pour suffire à la volupté impatiente de ses habitans. La navigation se perfectionne; les hommes, dirai-je, enrichis ou appauvris par les productions des pays étrangers, méprisent les biens que la nature avoit répandus dans leur pays. On avoit doublé le cap de Bonne-Espérance et découvert un nouveau monde sous un ciel inconnu; et tandis que le midi de l’Asie nous prodiguoit des richesses superflues, qui peut-être ont contribué plus que tout le reste à rendre les Asiatiques esclaves sous le gouvernement le plus dur et le plus injuste, l’Amérique, prodigue de son or et de son argent, aiguisa, augmenta et trompa l’avarice et le luxe de l’Europe.

L’impulsion étoit donnée aux esprits, et on eut l’audace d’examiner des objets qu’on avoit respectés jusques-là avec la soumission la plus aveugle; en s’éclairant, les hommes furent moins dociles à la voix du clergé, et dès ce moment il fut aisé de prévoir que son autorité éprouveroit bientôt quelque revers. Je ne répéterai point ici ce que j’ai dit[283] ailleurs, de la manière dont les papes profitèrent de l’ignorance et de l’anarchie qui défiguroient la chrétienté pour étendre leur puissance, et parvinrent à se faire redouter des rois et régner impérieusement sur le clergé. Qu’il me suffise de dire que dans le haut degré d’élévation où la cour de Rome étoit parvenue, elle ne voulut s’exposer à aucune contradiction; et craignit autant de convoquer des conciles, que les rois craignoient d’assembler les diètes ou les états-généraux de leur nation. On ne tarda donc pas de reprocher au gouvernement des papes les mêmes vices et les mêmes abus qu’on reprochoit à l’administration des princes qui s’étoient emparés dans leurs états de toute la puissance publique. La cour de Rome eut des ministres et des flatteurs qui ne furent ni moins avides ni moins corrompus que ceux des rois: tout s’y vendit, jusqu’au privilége de violer les lois les plus saintes de la nature.

Il faudroit bien peu connoître le cœur humain, pour croire qu’en obéissant à un chef si vicieux, le clergé n’eût pas les mœurs corrompues: l’ignorance, la simonie, le concubinage et mille autres vices déshonoroient l’épiscopat. Certainement l’église avoit besoin de la réforme la plus éclatante dans son chef et dans ses membres; mais personne ne songeoit à la désirer. Après avoir souffert patiemment les excès d’un monstre, tel qu’Alexandre VI, sans le déposer, ses successeurs, qui n’eurent aucune vertu chrétienne, passèrent pour de grands papes. L’effronterie avec laquelle le clergé se montroit tel qu’il étoit, lui avoit, pour ainsi dire, acquis le droit funeste de ne plus scandaliser et de ne se point corriger. On auroit vraisemblablement permis à Léon X de faire un trafic honteux de ses indulgences, et d’ouvrir et de fermer à prix d’argent les portes du paradis et de l’enfer, s’il avoit confié cette ferme scandaleuse aux mêmes personnes qui jusqu’alors en avoient eu la régie; il ne le fit pas, et cette faute devint le principe d’une grande révolution. Les facteurs ordinaires de la cour de Rome, se voyant privés des profits qu’ils faisoient sur la superstition, décrièrent, pour se venger, les indulgences, les bulles et les pardons que d’autres avoient mis en vente.

A peine Luther eut-il levé l’étendard de la révolte contre le pape, qu’on fut étonné d’avoir aperçu si tard les abus intolérables dont il se plaignoit avec amertume. Sa doctrine eut les plus grands succès, et la cour de Rome, qui auroit dû se corriger, ne fut qu’indignée de l’insolence d’un moine qui avoit l’audace de la censurer et de braver son autorité. Elle le déclara hérétique, et en séparant ses sectateurs de la communion romaine, Luther lui jura une haine éternelle. Calvin qui le fuyoit, porta une main encore plus hardie sur la religion. Le premier, qui se défioit du succès de ses raisons, eut des ménagemens que le second n’eut point, en voyant le clergé consterné de ses défaites et à moitié vaincu. Plus il tâcha de se rapprocher de la simplicité des premiers siècles de l’église, plus il éleva, si je puis parler ainsi, un mur de séparation entre sa doctrine et celle de l’église romaine.

On ne sauroit trop louer le zèle de ces deux novateurs, si, respectant le dogme, ils s’étoient contentés de montrer les plaies profondes que l’ignorance, l’ambition, l’avarice et la superstition avoient faites à la morale de l’évangile. En attaquant les vices des ecclésiastiques, il auroit fallu respecter leur caractère; et au lieu de les irriter par des injures et des reproches amers, les inviter avec douceur à se corriger. Si on vouloit substituer à la monarchie absolue du pape l’ancien gouvernement des apôtres, il falloit instruire les évêques de leurs droits, leur apprendre par quels artifices leur dignité avoit été avilie, et par quels moyens ils pouvoient la rétablir. Si Luther et Calvin avoient défendu leurs opinions avec moins de hauteur et d’emportement, la cour de Rome auroit, selon les apparences, protégé avec moins d’opiniâtreté les abus qu’elle avoit fait naître: la vérité auroit peut-être triomphé et réuni tous les esprits.

Au milieu des disputes théologiques qui commençoient à occuper et troubler toute l’Europe, il n’y a eu que quelques hommes modérés, justes et éclairés, qui furent capables de tenir la balance égale entre les deux religions; et les efforts qu’ils firent pour les concilier, ne servirent qu’à les rendre également odieux aux catholiques et aux réformateurs. On n’écouta que son zèle; et quand il n’est pas éclairé, il dégénère bientôt en fanatisme. La France, ainsi que plusieurs autres états, se trouva partagée en deux partis ennemis; révolution qui, jointe à celles que sa politique et ses mœurs avoient déjà souffertes, devoit influer dans son gouvernement et donner de nouveaux intérêts et de nouvelles passions à tous les ordres de l’état.