Quoique plusieurs familles françaises descendissent de souverains qui avoient régné dans d’importantes provinces, et n’eussent pas une origine moins grande ni moins illustre que la maison de Guise, aucune cependant ne jouissoit d’une si grande considération. Le public, qui n’est frappé que des objets qui sont sous ses yeux, ignoroit ces grandeurs passées et oubliées depuis la ruine des fiefs, et voyoit nos plus grands seigneurs accoutumés à obéir dans une fortune médiocre, tandis que le chef de la maison de Lorraine étoit souverain dans un état considérable. Les Guises prétendoient avoir des droits sur la Provence et sur l’Anjou, et faisoient remonter leur origine à Charlemagne: ces avantages ne sont rien quand ils sont seuls, mais quel pouvoir n’ont-ils pas quand ils sont soutenus par de grands talens? Cette famille, nouvellement établie en France, avoit préparé les personnes du rang le plus distingué à lui voir prendre la supériorité par le crédit immense qu’elle avoit eu sous le règne de Henri II; il n’y avoit personne qui ne lui dût sa fortune, et tout le monde la craignoit ou l’aimoit. Le pouvoir des Guises augmenta encore sous le règne de François II; leur nièce étoit sur le trône, régnoit sur le roi, et obéissoit à ses oncles. Bientôt le fanatisme les mit à la tête d’un parti considérable dont les forces leur appartenoient; et quels projets ne dûrent-ils pas concevoir, en ne voyant devant eux qu’un roi enfant, une régente intrigante, foible, détestée, et ensuite un prince également méprisé des catholiques et des réformés?

Que les rois savent mal ce qu’ils doivent désirer ou craindre pour la grandeur de leur maison, quand, par une heureuse constitution, l’état n’est pas lui-même l’appui et le garant de leur fortune! Les Guises, que François I redoutoit et qu’il avoit recommandé à son fils d’humilier, conservèrent eux-mêmes la France au milieu des troubles que son pouvoir arbitraire préparoit, et que la foiblesse et la mauvaise conduite de ses successeurs, l’ambition et le fanatisme de ses sujets devoient faire naître. Retranchez les Guises de notre histoire, et vous n’y verrez ni moins de désordres, ni moins de guerres civiles. A la place de quelques hommes de génie qui servoient de point de ralliement à un parti puissant qu’ils gouvernoient, vous trouverez une anarchie dont le rétablissement des fiefs auroit été le fruit. Au lieu d’un chef capable de tout contenir, les catholiques en auroient eu cent qui, ne pouvant aspirer à s’emparer du trône, n’auroient songé qu’à se cantonner. Si les Guises ne réussirent pas à usurper la couronne, ils réussirent à empêcher le démembrement du royaume, et le remirent entier à la maison de Bourbon qui, sans leur ambition sans borne, n’auroit joui que de cette foible autorité que Hugues-Capet avoit eue. Henri IV auroit laissé à ses descendans le soin de ruiner une seconde fois les fiefs, ou plutôt il n’auroit plus été temps de songer à les détruire. Ces princes n’auroient pas trouvé des circonstances favorables à cette entreprise, depuis que tous les états étoient liés entre eux par des négociations continuelles. La même politique qui a protégé la liberté[322] germanique, auroit défendu la liberté française; à l’exemple des vassaux de l’empereur, les vassaux du roi de France auroient formé des ligues entre eux et des alliances au dehors.

On accusoit déjà François de Guise d’aspirer au trône, avant que la conjuration d’Amboise eût éclaté; mais l’ambition ne pouvoit point être une passion insensée dans un homme tel que lui, et vraisemblablement on ne cherchoit par cette calomnie qu’à le rendre odieux et suspect. Il n’est pas impossible, si je ne me trompe, de suivre les progrès de son ambition, en voyant ceux de sa fortune. Courtisan adroit, souple et altier sous Henri II, il n’aspira qu’à gouverner son maître en se rendant agréable et nécessaire. Sous François II, il gouverna impérieusement, parce que des circonstances plus favorables agrandirent ses espérances; mais il n’avoit encore que l’ambition d’un ministre. A la mort de ce prince, sa fortune étoit ruinée, s’il ne se soutenoit par ses propres forces; et voyant que la protection ouverte et déclarée qu’il accordoit aux catholiques, le rendoit aussi considérable dans l’état que le prince de Condé, et plus puissant que Catherine de Médicis, il commença, selon les apparences, à ouvrir une carrière plus étendue à son ambition.

Formant des intrigues dans le royaume et étendant ses relations aux dehors, n’auroit-il mis en mouvement tous les ressorts de la plus profonde politique, que pour se faire craindre du gouvernement, et n’avoir que la fortune incertaine d’un séditieux ou d’un révolté? Puisqu’il ne songea point à se faire une souveraineté en s’emparant de quelques provinces où on lui auroit obéi avec zèle, il ne mit sans doute plus de bornes à ses espérances, et s’il les cacha, ce fut pour donner le temps aux esprits de changer de maximes et de préjugés, et de se familiariser peu à peu avec son usurpation.

Quoi qu’il en soit des projets de François de Guise, il est certain que son fils, héritier de son crédit et de son pouvoir, forma le dessein de réléguer Henri III dans un cloître et de s’asseoir sur le trône. Ce fut pour s’essayer à l’usurpation et se faire des sujets avant que d’être roi qu’il forma la ligue. Par l’acte qu’on signoit en y entrant, on juroit à son[323] chef une obéissance aveugle. Si quelque confédéré manquoit à son devoir, ou faisoit paroître quelque répugnance à s’en acquitter, le chef, je dirois presque le roi de la ligue, étoit le maître de lui infliger la punition qu’il jugeroit à propos. On devoit regarder comme ennemi quiconque refuseroit d’embrasser le parti de l’union, et les ligueurs ne connoissant point d’autre droit que la volonté du duc de Guise, n’attendoient que ses ordres pour attaquer les personnes qui pourroient lui déplaire. Tandis que l’administration du glaive ainsi déposée entre les mains du chef de la ligue le rendoit si redoutable à ses ennemis, il s’érigea un tribunal de justice sur ses partisans: ce n’étoit qu’avec sa permission que les confédérés pouvoient recourir dans leurs contestations aux tribunaux ordinaires. Si le duc de Guise n’avoit été occupé que de ses intérêts personnels, sans doute il auroit été content de sa fortune, et en effet, il n’auroit rien gagné à mettre la couronne de Henri III sur sa tête; mais il falloit établir d’une manière durable la grandeur de sa maison, et les mêmes motifs qui avoient porté les Pepins à faire proscrire les descendans de Clovis, invitèrent les Guises à dépouiller la maison de Hugues-Capet.

Avec un pouvoir si grand, qui s’étendoit sur toutes les provinces du royaume, et des espérances si bien fondées de monter sur le trône, il étoit impossible que Henri de Guise songeât à se cantonner dans les gouvernemens de sa maison, et dès que cette ambition étoit au-dessous de lui, elle étoit au-dessus des autres. Il contenoit les seigneurs de son parti, les uns par la supériorité de ses talens et l’éclat de sa réputation, les autres par leur attachement à la religion, et tous par le fanatisme général qui réunissoit les principales forces de la nation dans ses mains. D’ailleurs, l’exemple d’un supérieur en France ne décide-t-il pas de la conduite de ses inférieurs?

Le projet de démembrer l’état pour former de nouveaux fiefs ne pouvoit convenir qu’aux seigneurs réformés, qui n’avoient à leur tête qu’un chef moins puissant que le duc de Guise, et dont l’ambition par conséquent devoit aspirer moins haut; mais ils étoient plus occupés des intérêts d’une religion proscrite et qu’ils avoient embrassée par choix, que de leur fortune domestique. S’il leur eût été doux de se faire des souverainetés où ils auroient pratiqué en paix leur religion, et offert un asyle et leur protection à des élus qui se flattoient de faire revivre les premiers siècles de l’église; leur foiblesse les avertissoit sans cesse de se tenir étroitement unis, et ils auroient craint par ces démembremens de fournir à leurs ennemis un prétexte de les décrier, comme des rebelles et des ambitieux conjurés contre l’état. En un mot, la probité de l’amiral de Coligny produisit dans son parti le même effet que l’ambition du duc de Guise produisoit dans le sien.

Telles étoient les causes qui combattoient le penchant secret des grands pour les fiefs; mais dans un royaume où il n’y avoit plus de citoyen qui n’eût à se plaindre du gouvernement, pourquoi n’y eut-il aucune fermentation en faveur de la liberté? Pourquoi du mépris qu’on avoit pour le roi, ne passoit-on pas au mépris de l’autorité royale? En éprouvant des malheurs, on remonte naturellement à leur origine; et il étoit aisé de voir que la religion n’étoit que le prétexte ou l’occasion des troubles, mais qu’elle n’auroit point allumé la guerre, si le gouvernement eût été établi sur de sages principes. Il étoit facile de faire les réflexions que j’ai faites, et d’en conclure que la première cause du mal, c’étoit d’avoir séparé les intérêts du roi de ceux de la nation; et qu’il falloit par conséquent les rapprocher et les confondre. Pourquoi ce respect pour les abus de l’autorité royale, tandis que la guerre civile inspire des sentimens de liberté aux hommes les plus accoutumés à la servitude? Pourquoi personne ne parle-t-il de réformer le gouvernement, afin que les vices ou l’incapacité du monarque ne soient plus un fléau pour l’état?

Les novateurs, qui devoient mieux sentir le prix de n’obéir qu’aux lois, puisqu’ils avoient été persécutés, demandèrent la convocation des états-généraux, et pour se rendre le peuple favorable et faire une diversion au fanatisme, parlèrent en même temps de la nécessité de le soulager et de diminuer les impôts. Ils n’insistèrent pas, dit un de nos plus fameux historiens, dans la crainte d’indisposer les princes d’Allemagne, qui seroient moins empressés à les servir, s’ils croyoient que la cause de la religion seule ne leur mît pas les armes à la main: excuse frivole. Les Allemands devoient sentir qu’il importoit à la religion protestante que la France fût gouvernée par le conseil de la nation, et non par les favoris du prince; et qu’un des meilleurs moyens de faire diversion au fanatisme dangereux des catholiques, c’étoit de les occuper de leur fortune; et qu’on détacheroit par-là de leurs intérêts ceux d’entre eux qui n’étoient pas disposés à se sacrifier à leur religion.

Les réformés furent vraisemblablement découragés par l’indifférence avec laquelle ils virent que le public recevoit leurs demandes. En effet, les esprits accoutumés depuis long-temps au pouvoir le plus arbitraire, n’étoient alors occupés que des injures que recevoit la religion. En essayant de soulever l’avarice des Français contre le gouvernement, on ne devoit pas se flatter du même succès que les puritains eurent depuis en Angleterre, quand ils se plaignirent des abus de la prérogative royale, et recherchèrent l’origine du pouvoir dans les sociétés. Les Anglais, il est vrai, avoient été opprimés depuis le règne de Henri VIII; mais le parlement avoit toujours été assemblé régulièrement, et cette image subsistante de la liberté avoit empêché que le souvenir n’en fût effacé comme il l’étoit en France: plus même il avoit trahi lâchement les intérêts de la nation, plus les ames fortes devoient conserver leur haine contre la tyrannie. Quand les puritains prononcèrent le mot de liberté, ce nom ne fut pas étranger aux Anglais; et dès qu’ils voulurent être libres, la grande charte, qui leur apprenoit le but où ils devoient tendre et par quels chemins ils pouvoient y arriver, leur servit de point de ralliement. Les Français ne trouvoient dans leur constitution aucun secours pareil, et tandis qu’ils se bornoient à se plaindre du prince, les Anglais, plus habiles, se plaignoient du gouvernement. Ceux-ci vouloient remettre la loi au-dessus du trône, les autres croyoient que le roi, par sa qualité de législateur, est dispensé d’obéir aux lois, et que sa dignité seroit avilie, s’il n’étoit pas libre de contrevenir à ses ordonnances. Les états-généraux ne trouvoient point étrange qu’un prince aussi méprisé que Henri III, leur fît en quelque sorte des excuses, s’il renonçoit à la prérogative royale de se jouer des lois.