Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états.

Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique; il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats. Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens.

La création d’un sénat et les prérogatives qui lui furent accordées, telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois, loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans; et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les comices.

Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable, se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens; et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3].

Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens, et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer. Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale, ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence. En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers que produisoient les passions.

Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement qui leur fut avantageux.

Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état. Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions; et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre, qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres, consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses richesses.

Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens, et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient les plébéïens[6].

Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie. Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère, sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent.

Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public, suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement, donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage, et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude, s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les esprits.