Ces succès des tribuns changèrent toute la forme du gouvernement, et dès que le peuple fut rentré dans l’exercice de la souveraineté dont il avoit joui avant la création des centuries, Rome commença à offrir le spectacle d’une république parfaite. J’ai tâché de développer, dans un autre ouvrage,[14] l’art avec lequel Lycurgue, en confiant au peuple de Sparte toute l’autorité publique, avoit cependant purgé cette démocratie des vices qui lui sont naturels, et l’enrichit même de tous les avantages qui paroissent les plus propres à l’aristocratie et au gouvernement monarchique. Je dois remarquer, dans celui-ci, que le hasard produisit à Rome ce que le plus sage des législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue voulut que le peuple fût l’arbitre de toutes les opérations de la république, afin qu’il eût les vertus que l’amour de la liberté et de la patrie donne à des hommes libres; mais les différentes branches de l’autorité publique, dont un peuple entier est incapable de faire usage avec sagesse, il les confia à différens magistrats, et composa ainsi un gouvernement mixte, dont les parties tempérées les unes par les autres, ne pouvoient ni négliger leurs devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois et ces consuls, sous des noms différens, n’exerçoient que la même magistrature. Sujets pendant la paix, et soumis aux lois dont ils devoient faire respecter l’empire, le peuple étoit leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des armées que la république leur confioit cette puissance suprême, sans laquelle un général ne peut avoir de grands succès; et elle possédoit ainsi ce que la monarchie a de plus avantageux. Quelles que fussent les prérogatives du sénat de Lacédémone, celles du sénat Romain n’étoient pas moins considérables. Il étoit chargé du soin de manier les deniers publics, de représenter toute la majesté de l’état, de recevoir les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher les affaires, de les poursuivre après qu’elles avoient été approuvées dans la place publique, et enfin, de porter par provision des décrets qui avoient force de loi, à moins qu’on n’en appelât devant le peuple. Ces deux compagnies respectables étoient l’ame de leur nation; elles la conduisoient et la conservoient au milieu des écueils dont la démocratie est environnée. Elles rendoient le peuple capable de discuter ses intérêts, de se fixer à des principes certains, et de conserver le même esprit. Polybe a dit que si on considère le pouvoir des consuls, celui du sénat et l’autorité du peuple, on croira tour à tour que le gouvernement des Romains est monarchique, aristocratique et populaire. Il en réunissoit en effet tous les avantages, et la république trouvoit à la fois en elle-même cette action prompte[15] et diligente qui caractérise la monarchie, cette perpétuité du même esprit qui n’est connue que dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu, cet enthousiasme que produit la seule démocratie.

Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir de jour en jour le gouvernement dont je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas de même chez les Romains; et la manière dont il s’étoit formé, sembloit annoncer sa ruine. Une révolution aussi importante que le rétablissement des comices par tribus, n’avoit pu se faire sans exciter de grands mouvemens dans la place publique. Le sénat opposa une extrême résistance aux entreprises des tribuns; et ces magistrats, qui ne pouvoient réussir qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent l’attentat jusqu’à violer la majesté des consuls[16]. Les injures faites et souffertes de part et d’autre dans cette occasion, étoient trop atroces pour ne devoir pas être suivies de nouvelles violences. Il étoit naturel que le peuple, emporté par sa haine et ses succès, abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir dans la république d’autre pouvoir que le sien. Il auroit certainement ruiné le gouvernement, en anéantissant le sénat, si un autre objet n’avoit fait une diversion favorable à cette compagnie, et mis à couvert ses priviléges et ceux des consuls.

Comme le rétablissement des comices par tribus faisoit beaucoup moins de tort aux sénateurs qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit aux uns la pompe et les ornemens de l’empire avec une part considérable dans l’administration des affaires, et qu’il enlevoit aux autres toute l’autorité qu’ils avoient eue dans les assemblées du champ de Mars ou de la place publique, leur conduite devoit être différente. Le sénat, composé des hommes les plus graves de la république, avoit d’ailleurs de la modération, parce qu’il pouvoit faire parler en faveur de ses prérogatives des usages anciens et des lois respectées. Mais la noblesse, qui ne devoit son origine qu’à un abus, et dont toute la grandeur, si je puis m’exprimer ainsi, avoit été acquise furtivement, n’avoit que la force, au défaut de titres, pour défendre ses prétendus droits. Elle agit donc avec tant d’emportement, que les sénateurs, malgré leur résistance aux demandes du peuple, ne parurent faire que l’office de médiateurs entre les patriciens et les tribuns.

Cette conduite, différente de la part des grands, décida de celle du peuple. Il cessa d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier au plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens s’étoient attribués plusieurs prérogatives particulières, et pouvoient seuls être revêtus de la dignité de sénateur, des magistratures curules et des sacerdoces; les tribuns furent occupés à détruire successivement tous ces priviléges, et malgré les querelles qui continuèrent dans la place publique, et même avec tant d’animosité que la plupart des historiens ne doutent pas que la république ne fût toujours à la veille de périr par une guerre civile, les principes du gouvernement acquirent de jour en jour plus de solidité. Les pertes que faisoit la noblesse, devoient en quelque sorte affermir les droits des consuls et du sénat; car plus le peuple se flattoit de partager avec les patriciens les magistratures et les autres places distinguées de l’état, plus il devoit être attentif à ne les pas avilir.

Les Romains n’avoient pas pris les armes les uns contre les autres, dans un temps que les plébéïens n’avoient d’autre voie que la violence pour secouer le joug qu’on leur imposoit, ou quand les tribuns, bornés à mettre opposition aux décrets du sénat, suspendoient l’action du gouvernement et faisoient tomber la république dans une espèce d’anarchie; comment dans la suite en seroit-on donc venu à cette extrémité? Le peuple ne devoit pas commencer la guerre civile, parce qu’il avoit un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, et se venger juridiquement des injures qu’il en avoit reçues; et la manière dont il attaquoit les patriciens empêchoit que, de leur côté, ceux-ci ne commissent les premières hostilités.

Quoique les plébéïens eussent des forces suffisantes pour accabler en un moment la noblesse, il étoit impossible, malgré la haine qu’ils lui portoient, qu’ils osassent en concevoir le projet. Le cœur ne s’ouvre à l’ambition que par degrés; c’est un premier avantage qui invite à en obtenir un second, et quelle monstrueuse contradiction ne trouveroit-on pas entre un décret violent, par lequel les tribuns auroient demandé qu’on abolît à la fois tous les priviléges des patriciens, et la modération extrême que le peuple fit voir dans sa retraite sur le Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, après avoir remporté un avantage, paroissoit souvent honteux de son triomphe. Quelquefois il réparoit le tort qu’il faisoit à la noblesse, et choisissoit ses tribuns dans son corps. On peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire que des patriciens[17], malgré la vivacité avec laquelle il avoit voulu partager avec eux les honneurs des faisceaux; et pour ne pas l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de lui cacher une partie de leur ambition. La noblesse ne se trouvant donc jamais menacée de perdre subitement et à la fois tous ses priviléges, n’eut jamais intérêt de prendre un parti désespéré. Chaque événement prépare celui qui doit le suivre; c’est ainsi que la loi qui permit aux plébéïens d’aspirer au tribunat militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, et console d’avance la noblesse de cette révolution.

En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas assez attention que les Romains avoient les mains liées par la forme même de leur gouvernement, depuis que les tribuns avoient rétabli l’usage de convoquer les comices par tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit dans les délibérations de la place publique. La liberté qu’il avoit de se plaindre, de murmurer, de donner et d’expliquer ses raisons, étoit une sorte de transpiration salutaire à tout le corps de la république, et qui empêchoit que les humeurs ne s’y amassassent. On juge mal de la situation des Romains par celle des peuples qui sont aujourd’hui sous nos yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile chez un peuple pauvre et qui n’est pas corrompu, perdra nécessairement une nation où l’avarice et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. Aujourd’hui des provinces entières ne composent qu’une seule société; une petite partie des citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, tandis que le reste, avili par sa misère ou par ses emplois, ne subsiste que par les vices des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, et ne possède qu’une industrie qui ne l’attache à aucune patrie ni à aucun gouvernement; s’il se formoit dans un pareil état les mêmes dissensions que dans la république Romaine, comment s’y trouveroit-il cette relation, ce commerce, ces liaisons qui unissoient les Romains, et qui ouvroient mille voies à la conciliation, tant que l’état fut pour ainsi dire renfermé dans les murs d’une même ville? Les querelles des Romains dégénéreroient en guerres civiles dans la plupart des états de l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et que, trouvant des mœurs déjà corrompues, elles les rendroient encore plus vicieuses. Les Romains, au contraire, étoient vertueux, et leurs dissentions en ruinant les prérogatives de la naissance, qui ne peuvent jamais être considérées qu’aux dépens de l’honneur, du mérite et des talents[18], ne leur donnèrent qu’un goût plus vif pour la vertu.

Lorsque le peuple, disent les historiens, voulut partager avec la noblesse l’honneur des magistratures, il travailla à s’en rendre digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent à éloigner les plébéïens, en tâchant de les surpasser autant par l’éclat de leurs vertus que par celui de la naissance. Plus il y avoit de dignités pour lesquelles il étoit permis aux plébéïens de concourir avec les nobles, plus les talents étoient excités; et de cette émulation générale sortit cette foule de grands hommes qui firent la grandeur de la république. L’attention scrupuleuse avec laquelle les deux ordres de citoyens s’examinoient réciproquement, tendit tous les ressorts du gouvernement. Les grands, n’osant plus usurper les terres conquises, s’accoutumèrent à une médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps écarta le luxe. On acquit de la gloire et de la considération sans avoir besoin de richesses. La pauvreté fut même honorable; et les citoyens, toujours occupés d’affaires publiques, virent avec plus d’indifférence leurs intérêts domestiques, et sans effort contractèrent l’habitude d’y préférer le bien public.

La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, l’avarice et d’autres passions, dont on doit, ce semble, n’attendre que des effets funestes, en se heurtant les unes les autres, multiplièrent les lois et en affermirent l’empire. De bonnes lois auroient rendu les Romains simplement sages et libres; mais l’espèce de commotion dans laquelle le bon ordre fut établi éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois sagement combinées entr’elles suffisoient pour retenir les magistrats dans les bornes du devoir et des bienséances; mais il falloit quelque chose de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient au salut de la patrie, ou qui sacrifioient la vie de leurs fils au maintien de la discipline. Il s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne furent d’abord créées que pour servir de dédommagement à la noblesse qu’on privoit de quelque privilége, et qui devinrent d’une utilité infinie à tout le corps de la république; parce qu’elles affermissoient la liberté, en établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.

Je ne dois pas passer légèrement sur l’établissement des censeurs, qui, n’étant destinés qu’à faire le cens ou le dénombrement des citoyens dans l’absence des consuls, s’attribuèrent bientôt la réformation des mœurs. Les deux ordres de la république leur furent également soumis. Ils ouvroient l’entrée du sénat au citoyen qui méritoit cette distinction, et en chassoient un sénateur qui se rendoit indigne de sa place. Ils ôtoient aux chevaliers les marques de leur dignité, et faisoient descendre un simple plébéïen dans une tribu moins honorable que celle où il avoit été inscrit. La vigilance de ces magistrats combattit utilement l’inconstance naturelle des hommes, et cette espèce de lassitude et d’assoupissement, d’autant plus dangereuse dans un état, que sans violer ouvertement les lois, elle commence par en diminuer la force, les laisse tomber peu à peu dans l’oubli, et les abroge enfin entièrement, sans qu’on puisse assigner l’époque de leur chûte. Les censeurs ne punissoient pas des fautes, mais ce qui pouvoit conduire à la licence, et ils formoient comme une large barrière entre les Romains et la corruption. Aussi la république se fit-elle une habitude de cette austérité de mœurs qui lui a valu encore plus de succès sur ses ennemis que d’éloges de la part de la postérité.